je suis dans une secte

mais c’est très sympa

Il s’agit s’enfermer trois jours à la campagne au milieu d’invraisemblables insectes et autres bestioles, lire et puis écrire, puis lire encore et écrire encore, et c’est à peu près tout, sinon le quotidien d’un week-end entre potes — à ceci près qu’on fait connaissance sur place — : bouffes, rigolades, discussions musique et littérature avec mon cothurne jusque tard empêchant tout le « chalet » de dormir, murs en bois obligent. C’est vrai que l’idée est pas loin d’être curieuse, vue de l’extérieur : je les comprends, les proches et leurs sarcasmes, quand on rentre et qu’on raconte un peu. Si j’étais resté à Paris, j’aurais peut-être bu quelques verres en plus entre potes le soir, mais mes journées n’auraient pas été beaucoup moins studieuses, en cette période fin d’année : pas mécontent donc, de mon côté, de ces trois jours de break pour un atelier d’écriture organisé par François Bon. J’avais déjà suivi l’atelier l’an passé, mais c’était sous la forme de plusieurs séances étalées pendant l’année, et non en stage intensif comme ici : en ne faisant que ça pendant trois jours, on arrive à des expériences d’écritures plus denses, je crois. L’absence de connexion internet finalement ne fait pas de mal, ça aide à se débrancher de tout le reste (j’étais à Lyon juste avant : pas consulté mes mails pendant cinq jours, un record !).

Parmi les bouquins que François Bon nous amène en tas dans sa bassine, il y en a certains croisés déjà au cours des séances de l’an dernier : divers bouts de Michaux, toujours autant singulier, dont on poursuit lentement l’exploration, les inépuisables Espèces d’espaces de Perec (ma sœur, la même qui m’accuse d’être dans une secte, m’annonce hier avoir dévoré l’exemplaire que je lui ai offert il y a un mois pour son anniversaire : rien que pour ça, ça vaut le coup que je reste dans ma secte !). Il y a aussi les auteurs qu’on connaissait déjà un peu, mais dont on s’aperçoit que c’était vraiment trop peu : j’ai acheté deux Duras (L’amour, Écrire) en rentrant à Paris, et me suis promis de lire bientôt L’été 80, acheté un peu par hasard une semaine plus tôt. Enfin, auteurs qu’on découvre tout à fait : Edmond Jabès, d’une part, et surtout Antonin Artaud, découverte d’une écriture très forte (et là aussi, détour illico par la librairie hier en rentrant).

Avec une collègue de ma sœur, prof de lettres comme elle, j’avais deux mois plus tôt une discussion au sujet des ateliers d’écriture, et notamment au sujet du « manuel » qu’a fait paraître François Bon, Tous les mots sont adultes. Rassurant de voir que ça existe, des profs de lettres en lycée convaincus de l’importance de l’écriture créative, mais elle me disait qu’elle avait du mal à utiliser concrètement, pour les ateliers avec sa classe, les exercices que propose François Bon dans son livre. C’est dire qu’il faut voir comment il convoque, avec tout l’art du conteur, tel auteur ou tel autre pendant parfois près d’une heure, avant de se focaliser dans les cinq dernières minutes sur un point de langue précis, puis d’énoncer une consigne (volontairement) plus ou moins nettement compréhensible. Quand on s’essaye alors à notre tour à travailler sur ce point de langue précis, ce n’est plus un simple exercice : c’est la totalité du littéraire qui se met en jeu dans chaque texte — en tout cas on essaye. À deux reprises, on reprend dans une séance le texte ébauché dans la précédente, pour l’augmenter transversalement d’une nouvelle dimension : c’est précisément ce que ne permettaient pas les séances plus courtes de l’an dernier. Ca ne garantit pas qu’on soit content de soi au final, mais bon, petit à petit le travail fait son chemin. Nombreuses difficultés pour moi, dans les consignes fixées qui ne sont pas forcément le lieu habituel de mon écriture : du coup par moments c’est frustrant, on se demande si en un an on a vraiment avancé, au moins un peu ; on se console en se disant qu’il n’y a aucune raison que ça vienne en un jour ou en un an, qu’il faut travail long et patient. Une des difficultés pour moi, c’est trouver une forme de « nécessité intérieure » à ce que j’écris : d’habitude quand chez moi j’écris, je ne me pose pas la question du « pourquoi » d’un texte, c’est rarement gratuit quand on écrit ceci ou cela. Mais au cours de l’atelier, il y a forcément des moments où on ne sait pas si on écrit ce texte parce que c’est celui qui nous est venu, s’adaptant le plus facilement à la consigne donnée, ou bien s’il y a une raison plus profonde à cela. Parfois on sait les raisons qui nous ont fait partir dans telle direction, mais on s’interdit de laisser affleurer ces raisons (ma bio n’intéresse que moi), si bien qu’on se retrouve un peu à-côté du « projet » (le mot n’est pas le bon) initial, ou bien on sait ce qui de façon sous-jacente habite pour nous le choix de tel texte, mais on se rend compte que rien de ces motivations ne s’est cristallisé dans le texte lui-même. Pourtant, François fait tout pour qu’aucun texte ne soit un simple « exercice » un peu scolaire : c’est plus une tension qui se joue entre soi et soi-même, impératif pour moi d’habiter les textes, sans quoi à quoi bon écrire ? Il y a les moments où c’est plutôt raté (dans le fond je m’en fous un peu, du hall d’entrée de l’université), et puis ceux où on a réussi à « se monter le bourrichon » (comme disait l’ami Flaubert). Mais même pour les textes qui nous tiennent moins à cœur, on s’aperçoit après coup du gain que ce travail a permis, pour enrichir ensuite les textes qui s’écriront hors l’atelier (je suis content donc en fait d’avoir travaillé sur mon hall d’entrée...). Et surtout bien sûr : grand grand merci à François !

Je ne sais pas quoi penser de mes textes, je ne les ai pas relus, pas du tout le temps en ce moment et pas vraiment l’envie, plutôt volonté de laisser son autonomie à la bulle « hors temps » qu’ont constituée ces trois jours à Foljuif.

Le samedi soir en rentrant, plutôt content de me retrouver à boire des coups jusque tard vers la rue Oberkampf, grosses rigolades, déchaîné j’étais après ces trois jours calmes et intenses, et aussi du fait d’un « étonnement d’être au monde » (no comment sur le vocabulaire que j’employe) parmi ces hordes de jeunes, le décalage qu’on conservait au fond de soi participait beaucoup à l’euphorie. Le dimanche par contre, vidé toute la journée, besoin de repos.