Pour les entendre

(tout petit) manifeste

Quel besoin de s’en prendre, encore et toujours, à ce pauvre Michel-Claude Jalard ? Lui-même peut-être ne serait plus d’accord avec sa fracassante affirmation de 1986, selon laquelle le jazz n’est plus possible. Reste que son livre est un classique, et que sa thèse a fait son chemin, même si elle s’énonce un peu différemment aujourd’hui : (presque) tout le monde s’accorderait à dire que le jazz est encore possible, que son évolution n’est pas achevée, mais on voit fleurir ça et là l’idée que la période actuelle serait « creuse », « moins créative », etc. Mes étudiants ont planché une heure hier sur le sujet suivant : En vous appuyant autant que vous pouvez sur le sujet sur lequel vous travaillez pour la fin du semestre (y compris s’il concerne une époque ou un artiste appartenant au passé), ainsi que sur l’ensemble des documents à votre disposition, vous ferez mentir Michel-Claude Jalard, selon lequel : « Il faut s’y résoudre : le temps des créateurs est à jamais clos. » En même temps qu’eux écrivaient, j’ai écrit : voici donc ma réponse (premier jet, non corrigé), en attendant les leurs.

L’hypothèse d’une « fin de l’histoire », dont sont friands maints déclinologues de tous ordres, n’est qu’une lecture très partielle et partiale de la philosophie de Hegel. Elle prend des formes diverses, varie au gré des époques, et se fait jour jusque dans la musique de jazz, notamment à travers la thèse défendue par Michel-Claude Jalard, selon qui le jazz ne serait plus possible. Le free, dit-il, appartient certes au jazz, mais a refermé avec lui ce qui serait alors une bien courte histoire du jazz. Cela revient à nier tout simplement qu’une histoire du jazz puisse exister autre que linéaire, fût-ce en la mâtinant de quelques heurts et ruptures supposément dialectiques. Soit donc in fine à nier la réalité de l’histoire du jazz, au nom d’une essentialité — que l’on sait par ailleurs presque impossible à définir — qui se réfugierait commodément dans, au choix, le swing ou la structure « thème et variations ». Une conception aussi étroite du jazz ne justifierait pas qu’on s’intéresse un tant soit peu à cette musique. On a le droit de récuser la conclusion, donc les prémisses.

Nombreux sont les musiciens qui ne nous aident pas à donner complètement tort à Jalard : ils se contentent de jouer et rejouer « à la manière » des anciens, sans rien apporter qu’une indéniablement plus grande maîtrise technique. Les noms ne manquent pas, il est inutile de les citer. Les citer même forcerait à admettre que, y compris du côté de la réaction, bien malgré eux ceux qui tendent à faire du jazz un art de répertoire contribuent, nécessairement, aux évolutions et révolutions. C’est qu’on n’a pas le choix : on est toujours de son temps. On est souvent plus prompt à dénoncer le conservatisme qu’à défendre, au risque de se tromper bien sûr, les authentiques créateurs. Ou bien, on se réfugie derrière un « inévitable manque de recul », pour ne s’autoriser qu’à interroger le passé. N’est-il pas plus urgent et nécessaire, pour faire pièce aux arguments mortifères des conservateurs, d’oser avancer quelques noms de musiciens aujourd’hui actifs, et que l’on croit novateurs ? Simplement oser : on ne risque rien d’autre que d’être contredit, et au moins aura-t-on pour soi d’avoir fait porter la question à l’endroit où il faut. Qu’on en soit conscient ou non, l’histoire de la musique se fait, et l’histoire tout court non moins. Les hommes ne sauraient cesser de créer, sans cesser d’être. Autant en être conscient : ainsi pourra-t-on essayer, essayer au moins, de peser du mieux qu’on peut pour aller dans le bon sens. De façon plus urgente, au moment où se profile plus nettement encore le risque d’une régression d’une autre ampleur, à l’échelle de la société.

Simplement oser alors, quelques noms : Kenny Wheeler, Wayne Shorter, Brian Blade, Dave Liebman, Marc Copland, Dave Douglas, Steve Coleman, Ellery Eskelin, Uri Caine, John Abercrombie, Dave Holland, Bill Stewart. Chacun complètera sa liste, mais assurément ceux-là ont quelque chose de neuf à dire. Pour les entendre, écoutons-les.