colère et incompréhension

les représentants du FN n’ont pas vocation à venir débattre à l’ENS

Les normaliens d’aujourd’hui ont tous vingt ans et plus : ils en avaient donc au moins quinze à l’époque, et n’ont pas le droit de ne pas savoir. Je suis de cette génération qui s’est retrouvée à voter Chirac à sa première élection présidentielle ; en avril 2002 je m’apprétais à quitter mon ancienne vie, mais donc j’y étais encore : élève à la prestigieuse rue d’Ulm, et un peu présent sur place pour encore quelques temps. Je n’avais pas attendu d’y rentrer pour savoir que le prestige de genre d’endroit est très largement immérité, je n’ai pas changé d’avis en étant sur place ; mais il y a un moment où, oui, cela a eu un sens pour moi d’appartenir à cette école : précisément au lendemain du 21 avril.

Nous étions tous sous le choc, mais déterminés à ne pas rester les bras croisés. Dès le premier soir j’ai été défiler bien sûr, mais pendant ce temps-là d’autres condisciples étaient déjà en train de s’échanger de nombreux mails. Au bout de 24 ou 48h, une mailing-list était créée, et ce sont plusieurs dizaines de mails par jour qui se sont envoyés. Deux articles ont été écrits et publiés, dans Libé si je me souviens bien. Les articles avaient été écrits à plusieurs, avec sans doute trop de souci pédagogique : c’étaient de mauvais articles en fait, mais on avait essayé. Comme tout le monde, on a fait nos banderoles, et le 1er mai c’est avec eux, les normaliens, que j’ai défilé : je trouvais les slogans pas terribles, mais j’avais été présent dans le mouvement et je trouvais important de rester ensemble, de ne pas aller défiler chacun avec nos potes dans notre coin. Ca avait un sens, là, à ce moment-là, l’École Normale Supérieure : que la noble école, créée sous la Révolution, se dresse contre ce que représentait le Front National.

Au lendemain du 5 mai, un certain nombre d’entre nous savait bien que les 82% de Chirac n’apportaient pas réponse sur le fond au problème. Une association s’est créée sur place, mais avec vocation à « servir à quelque chose » : faire émerger un peu de réflexion de nos bonnes volontés brouillonnes, des débats, un projet de revue, etc. J’ai failli faire partie de la revue, pour moi c’était cela qui pouvait avoir la plus grande utilité, c’était là qu’en tant que gens « pensants » on pouvait apporter quelque chose. Comme j’étais par ailleurs en train de changer de vie, de discipline, etc., je les ai laissé faire leur chemin : l’association et la revue se sont faites, mais sans moi, et elles existent encore aujourd’hui. Je n’y suis pas pour grand’chose, pour rien même, mais je peux dire : au début « j’y étais », je sais ce qu’il se passait alors, je sais d’où cela est né.

Cet après-midi je reçois un mail collectif, signalant la prochaine tenue d’une « conférence-débat exceptionnelle » à la rue d’Ulm, sur le sujet ô combien important de l’Enseignement et de la Recherche : doivent venir Claude Goasguen pour l’UMP, un sénateur UDF, côté gauche « probablement un représentant PC » et la section de l’école du PS (mais pas de représentant : ça ne les intéresse pas, les néo-éléphanteaux ségolénistes, l’enseignement et la recherche ?). Et comme si de rien n’était, comme si c’était parfaitement normal, au sein de la liste on annonce la présence d’un secrétaire général du FN Ile-de-France, par ailleurs prof de gestion à l’Université — je dénonce, si par hasard ça peut apprendre des choses à des élèves égarés : il s’agit de M. Jean-Richard Sulzer, prof à l’université Paris Dauphine (c’est bizarre, une coïncidence sûrement, mais par exemple on remarque que ce n’est pas à Paris 8 : on est bordéliques, nous les héritiers de 68, on a plein de défauts, mais au moins on ne donne pas de postes à ces c...-là). Le débat est organisé par deux associations de l’école, dont celle créée il y a bientôt cinq ans : j’ai loupé un épisode ?

Non, le FN n’est pas juste un parti parmi d’autres, non, on ne peut pas débattre avec eux sur l’enseignement et la recherche. Il fut un temps, pas si lointain, où les normaliens avaient plus de jugeote. C’est la loi, ce sont les règles tout à fait normales de la démocratie qui font que les médias sont tenus d’inviter les représentants des partis d’extrême droite sur leurs plateaux : rien à redire là-dessus. Mais je ne comprends pas que, dans le cadre d’une rencontre organisée au sein d’une « grande école », et quand, qui plus est, on prétend y avoir un débat de fond sur un thème important, on se croie obligé d’inviter des fascistes. Il y a des villes où on organise une manif chaque fois que le FN y tient meeting, et de l’autre côté il y a une association d’élèves dans une école qui invite le même FN : ce soir j’ai honte pour l’école qui fut la mienne. Je ne connais plus personne à l’ENS, les amis que j’y avais n’y sont plus depuis longtemps, et je ne sais même plus quelle est la dernière fois que j’y ai mis les pieds : qu’est-ce que je fais, je ne vais pas aller manifester tout seul, quand même ? Je fais quoi pour passer cette colère et cette honte, je fais quoi pour qu’il y ait au moins un (ex-)normalien à qui l’idée soit insupportable et qui le fasse savoir ?

PS : (21h) J’ai fait part de mon incompréhension aux organisateurs de la conférence, leur réponse a été : « nous avons également contacté un représentant de la LCR »... Ils ne comprennent absolument rien ou quoi ? Ce soir je me sens horriblement seul. (Réactions bienvenues...) — (02h30) Quelques échanges de mails plus loin, malentendus dissipés : bien entendu ils ne visent pas à mal. N’empêche qu’ils se plantent, et je ne retire pas un mot de ce que j’ai écrit sur le fond.