Écritures du jazz (2)

névrose pianistique

Une bonne moitié du cours de ce 5 mars est occupée par la conférence donnée par François Laizeau sur l’« histoire de la batterie », menée baguettes en main. C’est le « baguettes en main » qui est pour moi l’aspect le plus important : pour l’exactitude des faits narrés, mieux aurait valu demander à un universitaire de faire la conf. Malgré donc quelques inexactitudes factuelles et raccourcis parfois hasardeux, ce type de rencontre me semble d’un grand intérêt pour les étudiants : pour eux qui, en premier cycle, rêvent pour la plupart de devenir musiciens, il ne me semble pas inutile de leur montrer que les instrumentistes de métier ne sont pas pour autant des incultes complets. Et donc que, même pour ceux qui veulent plus tard « jouer », ils ne perdent pas forcément leur temps en venant à l’université. Suite à la conférence, je les laisse digérer une semaine, et à la séance suivante nous aurons une discussion pour revenir dessus.

Suite à cela, il nous reste quand même un peu plus d’une heure pour travailler, on ne va pas s’en priver. On commence par notre petit rituel de lecture, mais en version plus courte que les vingt minutes de la première séance : en 4 minutes 11 secondes exactement, je leur lis deux pages du Précis de médecine imaginaire d’Emmanuel venet, plus précisément, le premier texte du chapitre « névrose pianistique » (je mets le texte ci-dessous). Comme Glenn Gould passait dans le coin, il a la gentillesse de m’accompagner au piano pendant que je lis, avec l’adagio de la Sonate pour piano op. 27 n°2 de Beethoven en ut dièse mineur, et ce malgré l’interdiction des Conventions de Genève. En retour, Glenn me demande d’être précis et minuté dans ma lecture : je fais de mon mieux.

Je reprends les explications de la semaine précédente concernant le travail qu’il y aura à faire pendant le semestre : le gros morceau, ce sera un petit mémoire de recherche d’une vingtaine de pages sur un sujet précis ; il y aura aussi des « fiches de lecture » — je n’aime pas du tout le mot, mais je n’en ai pas vraiment d’autre — ; chacun passera à l’oral pour un court (dix minutes) exposé, où il s’agira de rendre compte d’un article. Ce dernier exercice revêt une certaine importance pour moi : une présentation orale est toujours un exercice un peu difficile, et ça ne s’improvise pas, il faut s’y entraîner, le plus tôt possible, le plus souvent possible. Pour chacun, quelque soit la suite que prendra son parcours universitaire ou professionnel, il faudra se confronter à cela, d’une façon ou d’une autre : évidemment pour les très rares qui continueront vers la recherche, mais aussi pour ceux qui, dans un cadre ou dans un autre, auront à enseigner, et bien sûr pour quiconque s’avise un jour de passer un entretien d’embauche (c’est-à-dire : tout le monde). Le fait que l’effectif du cours — une petite vingtaine d’étudiants — est restreint permet que je m’occupe de cela sans que je consacre tout un semestre à ces exposés : en troisième année (mais aussi plus tard), les étudiants ont encore besoin qu’on leur transmette du « contenu », y compris dans un cours de méthodologie.

La fin de la séance est consacrée au commentaire du début de l’article de Perec sur le free, ce que nous poursuivrons la séance suivante. Je distribue au passage aux étudiants un article de Lucien Malson, intitulé New Thing [1], datant de la même période que celui de Perec : la confrontation des points de vue est d’autant plus utile, que ceux-ci sont fort éloignés l’un de l’autre.


Précis de médecine imaginaire

«  J’avais donc six ans lorsque débuta ma névrose pianistique. Un beau jour il y eut au salon un piano est-allemand, une sale bête. Je ne me rappelle plus la scène du portage, qui m’aurait certainement laissé des traces, mais je me souviens qu’on lui avait fait une place entre la fenêtre et la porte-fenêtre. Aussitôt on posa dessus une lampe, qui aussitôt nous gêna quand on voulait l’ouvrir. Notre mère nous émerveilla avec la Marche turque et la Lettre à Élise. Ce fut le début de mes ennuis.

Notre sale bête recelait dans ses entrailles des notes, qu’on pouvait lui arracher en tapant fort sur le clavier. Des sons mats, sourds, qui vous bourdonnaient aux oreilles. On se persuadait que c’était des sons de piano ; couvercle ouvert on pouvait presque y croire. J’en profitais pour regarder le jeu des marteaux contre les cordes. Leur étourdissant ballet me paraissait surnaturel, et notre mère une fée. Du reste, la fierté transfigurait notre père, qui de son côté jouait de façon beaucoup moins surnaturelle : avec deux doigts de la main droite, en hésitant sur chaque touche, et exclusivement la romance du vingtième concerto de Mozart. Laquelle, dans cette interprétation, devient vite lassante.

On sortit de je ne sais où des kilos de vieilles partitions, poussiéreuses et odorantes, qui s’effeuillaient sur le pupitre. Schubert, Schumann et Chopin passèrent à la moulinette est-allemande, l’enthousiasme baissait de jour en jour. Au bout de deux semaines, notre mère se réfugia derrière une providentielle crise d’arthrite pour renoncer à dompter la sale bête. Nous allions devoir, mon frère et moi, prendre le relais.

Ce salaud nous détestait. Meuble disgracieux, instrument terne, il prenait plaisir à nous décourager. Impossible, par exemple, de lui extorquer un pianissimo : d’abord il restait muet, puis éclatait en mezzo forte si notre sollicitation devenait plus ferme. Il exigeait qu’on perde nos jeudis après-midi à faires des gammes et de fastidieux exercices. Mon frère capitula en un trimestre, moi j’avais la Marche turque en ligne de mire et davantage envie d’en découdre. La demoiselle aux cheveux nattés qui venait nous donner des leçons, les jeudis, rajoutait au fil des mois des dièses et des bémols, la sale bête avait la partie facile mais je m’accrochais.

Comme toute névrose, la névrose pianistique plonge ses racines dans le complexe d’Œdipe. Dès la gamme de do, ma mère crut en moi et mon père lâcha prise. Ces victoires me flattèrent sans doute au-delà du raisonnable, en tout cas elles m’attachèrent pour longtemps aux claviers et aux rêves qu’ils organisent. Je découvrais le grand répertoire par les trente-trois tours de la guilde du disque, et très rapidement je devins Yves Nat. Celui-ci était réputé dans Beethoven, je n’avais plus qu’à le devenir : dès que je le pus, je me mis à torchonner les Bagatelles et la onatine en sol mineur. Cet élan me porta, à l’orée de l’adolescence, vers l’adagio de la sonate dite Clair de lune, pourtant interdit par les Conventions de Genève. J’avais les doigts approximatifs et le goût de mon âge, le bestiau finissait d’en faire de la purée sonore : je me demande encore comment on m’a pardonné cette crise de romantisme. Selon moi, cet air aurait dû séduire les jeunes filles que j’aimais en secret, mais les rares auxquelles j’ai pu le jouer se sont mises à bavarder dès la troisième mesure. À n’en pas douter, ma névrose pianistique relevait d’une forme gravissime.

J’ignore ce qu’est devenue la sale bête. Quand j’ai quitté la maison, mes parents l’ont donnée à une tante, qui l’a très vite offerte à quelqu’un d’autre. S’il n’a pas été euthanasié, ce pauvre paria pérégrine peut-être d’une maison à une autre, comme les fous de Jérôme Bosch, amenant partout sa laideur, ses nuisances et la haine de la musique. J’ai récemment rencontré son jumeau chez un copain, et n’ai pu réprimer une tendresse navrée pour cette histoire à deux sous qui reste, malgré les prismes du langage, un morceau de la mienne. »

Emmanuel Venet, Précis de médecine imaginaire, Verdier, 2005, p. 85-86.

[1] Paru initialement dans Le Monde en 1967, l’article est repris dans le recueil Des musiques de jazz (Parenthèses, Marseille, 1983, p. 137-140).