Arts et connaissances — journées d’études

propos d’introduction

Je le dis un peu tard probablement, mais aujourd’hui et demain je serai là : http://www.arts-connaissances.net/. Et pour ouvrir le colloque, je dirai à peu près ça :

Je succède à Eugénie, et me joins donc à elle pour vous souhaiter la bienvenue pour ces deux journées d’études. Avant de lui rendre la parole pour qu’elle introduise à notre première matinée de travail, et avant surtout de vous passer la parole, il me revient de dire quelques mots pour ouvrir l’espace des problématiques qui seront les nôtres pendant ces deux jours. La tâche est difficile, parce que je voudrais bien de fait ouvrir, et non fermer, enfermer d’avance la richesse des seize contributions qui vont venir, et des débats auxquels ces contributions donneront lieu, je ne voudrais pas les enfermer dans l’enclos sagement délimité de mon propos introductif, les enfermer à l’intérieur d’un horizon d’avance prescrit. Et donc, pour ouvrir vraiment, je vais vous livrer les élucubrations vaguement délirantes qui sont venues à moi récemment en préparant ce colloque.

« Arts et connaissances », quoi qu’il en soit, c’est là le titre qu’on vous a proposé et auquel vous aurez répondu, de manières fort diverses comme on le verra. L’ironie, c’est que ce titre, en dehors même du fait qu’il peut sembler assez classique dans sa forme et dans ses attendus, l’ironie c’est que ce titre nous l’avons nous-mêmes reçu, nous n’en sommes pas directement à l’initiative. Ces deux journées devaient d’abord n’être qu’une seule, et devaient surtout accompagner un colloque plus large, lequel a dû être provisoirement reporté, probablement pour quelques mois. Eugénie et moi devions seulement, initialement, organiser la partie « jeunes chercheurs » d’un colloque dont nous n’avions pas particulièrement choisi le thème. Bref, en service commandé donc, nous avons dû nous soumettre à ce que commandait ou demandait un tel titre, « arts et connaissances », et l’appel à contributions auquel vous avez répondu était déjà d’une certaine façon la réponse que nous-mêmes faisions à l’appel de ce titre. Je reprends brièvement les attendus de ladite réponse :

Tout était parti de la citation d’un propos de l’auteur de théâtre et metteur en scène Valère Novarina, propos tenu au cours d’une émission de radio sur « théâtre et philosophie » (ce qui est peut-être, à peu de choses près, une réplique ou une traduction de notre propre titre) — je cite : « Est-ce qu’il n’y a pas aussi quand même une pensée dramatique ? Est-ce qu’il n’y a pas des choses qu’on ne peut penser qu’en théâtre ? Est-ce que le Tartuffe nous dit quelque chose qu’on ne peut penser que par Tartuffe ? » (fin de citation) Et donc, en prolongeant, est-ce qu’il n’y a pas des choses qu’on ne peut penser qu’en cinéma ou qu’en musique, qu’en danse ou qu’en peinture, etc. ? Bref, est-ce que l’art ou les arts pensent, et comment alors penser cette pensée ? Comment les savoirs construits de l’Université peuvent prendre en compte et rendre compte de ces pensées, sans pour autant les réapproprier tranquillement dans l’espace réglé de savoirs constitués ?

Je ne reprends pas une à une toutes les directions que nous avions alors proposées, un à un tous les fils que nous avions voulu tirer de ces questions préliminaires, parce que ça va être votre rôle, pendant deux jours, que de les explorer, qu’il s’agisse de la question d’une « pensée en art » et d’une « pensée en actes », de celle du statut de l’« œuvre », de la place du critique ou de la critique (ce n’est pas nécessairement la même chose), des questions de méthode, de méthodologie ou d’épistémologie, etc. Je ne détaille pas, nous y viendrons suffisamment tôt, j’en suis sûr.

Plutôt donc que vouloir faire mine de résumer d’avance tout ce que vous allez nous dire, je voudrais vous poser deux nouvelles séries de questions, questions que nous n’avions pas posées, comme telles, dans notre appel à contributions, et dont je ne sais pas si nous y aurons répondu, à l’heure du bilan, demain soir. Pour bien répondre, disait quelque part Derrida, il faut toujours répondre un peu à côté, ne pas se contenter de faire la réponse exactement ajustée à laquelle s’attend le ou les interlocuteurs — vous me pardonnerez donc, j’espère, l’aspect probablement incongru de mes deux nouvelles pistes problématiques.

Première série de questions. Dans la préface à sa Critique de la faculté de juger, Kant fait part d’un « embarras », de quelque chose d’« énigmatique » dans « les jugements que l’on nomme esthétiques », c’est-à-dire, dans le lexique kantien, ceux « qui intéressent le beau et le sublime dans l’art ». Ces jugements esthétiques, nous dit Kant, considérés en eux-mêmes, « ne contribuent en rien à la connaissance de la chose ». Là-dessus, Kant est très clair, le jugement esthétique n’est « en rien » un jugement qui apporte à la connaissance ; là où se tient néanmoins l’énigme, nous dit Kant, c’est que ces jugements esthétiques appartiennent néanmoins à ce qu’il nomme faculté de connaître. Pour résoudre l’énigme, pour savoir de quoi le jugement esthétique est connaissance, tout en n’apportant pas de connaissance de la chose qui fait l’objet de ce jugement, il faudrait se lancer dans tout un commentaire de la troisième Critique, ce n’est pas ici le lieu, je coupe. Ce que je retiens, c’est seulement ces quelques questions, un peu abruptes : est-ce qu’il a raison, Kant, ou est-ce qu’il se plante complètement ? Autrement dit, est-ce que la connaissance qu’apporte l’art, et dont vous allez nous parler sous diverses formes pendant deux jours, procède du jugement esthétique, ou au contraire l’ignore plus ou moins complètement ? Rien n’interdit en effet a priori que, face à un objet donné — mettons, une « œuvre » — on soit capable de produire, à la fois, simultanément ou successivement, un jugement de connaissance et un jugement esthétique. Autre façon de poser ma question, qui vous intéressera peut-être plus (exit, donc, le désintéressement kantien) : où passe, dans tout cela, dans tout ce que vous allez dire pendant deux jours, la question du plaisir et du déplaisir, voire celle du désir ? Qu’en est-il du plaisir et du désir, en rapport précisément à la connaissance ? J’imagine que, dans le contexte « universitaire » qui est plus ou moins le nôtre, il est toujours facile de faire l’économie de Kant, de ne pas reprendre toujours la lecture et le commentaire de la troisième Critique, et de faire commencer la philosophie avec Deleuze, Lyotard, Derrida ou Rancière, au mieux avec Walter Benjamin (je le confesse : ça m’arrive assez souvent), mais il est peut-être au fond nettement moins facile de faire l’économie du plaisir et du désir, là il est question d’art — on ne peut éviter ces questions qu’en les déniant plus ou moins activement. Et pourtant, là encore moi le premier sans doute, nous pratiquons, je crois, cette dénégation assez quotidiennement. Je vous le demande alors : pourquoi ? Et que faisons-nous ici, à l’Université, si en effet nous avons tendance quant aux arts à oublier ou à dénier cette dimension ? (Et j’ajoute : particulièrement ici, ici à Paris 8, c’est-à-dire à « Vincennes » — pourquoi nous affairons-nous encore à connaître, plutôt qu’à simplement jouir ? Aurions-nous « liquidé » 68 ?)

Bon, c’est un peu facile et démago, on vient à un colloque sérieux entre gens sérieux, pour colloquer sur « arts et connaissances », et d’entrée le mec, il nous fait le coup du plaisir, du désir et de la jouissance… Ils sont décidément irrécupérables, à Paris 8. Peut-être. Sauf que les choses ne sont pas forcément aussi simples. La question du désir m’amène en tout cas à ma seconde série de questions. Vous aurez vu, sur les programmes que nous vous avons envoyés, et sur les quelques affiches que nous avons tardivement pu récupérer, que nous avons mis une image de Chaplin, une image de Charlot, yeux bandés sur ses patins, dansant au bord du vide. Je passe rapidement sur le pourquoi du choix de cette image : il y avait, d’une part, le prétexte d’une intervention, demain matin, au sujet du cinéma burlesque ; et il y avait, d’autre part, quelques passages sur la chute, sur le vide et sur Charlot, passages d’un de mes livres fétiches de Novarina, Lumières du corps, dont je ne résiste que difficilement à l’envie de vous donner la lecture. Et puis il y avait que, parmi tous les captures que nous avons tirées de cette scène-culte, celle-ci était une des plus « belles », photographiquement parlant, pour sa composition, son cadre, sa lumière, etc. Néanmoins, j’en viens à mon propos, il y avait une autre image de la même scène qui, personnellement, me plaisait beaucoup, et avec laquelle je voudrais finir mon petit blabla introductif. (Je vous la montre…)

Je coupe brutalement cette image du flux auquel elle appartient, je la détache, je la prends comme une photo — ce qu’il ne faut bien sûr pas faire. Qu’y voit-on ? Deux « personnages », un féminin et un masculin, Charlot et « la gamine », deux personnages qui semblent, au-dessus du panneau « Danger », se tendre la main. Je ne sais pas bien si je trouve cela « beau » ou bien « sublime », ce geste, ces deux mains tendues, mais en tout cas ça me plaît, et j’y vois surtout beaucoup de désir. Mais ce désir est paradoxal, parce que la jeune fille effrayée tend surtout la main pour alerter Charlot sur le danger et sur l’imminence de sa chute, tandis que celui-ci a toujours les yeux bandés, tend la main sans savoir vers quoi ou vers qui, sans savoir peut-être que la jeune fille est juste là, au bout de sa canne. Comme je n’ai peur de rien, j’ose me livrer au jeu interdit, j’ose identifier et je spécule sur la répartition des rôles dans cette scène : qui serait, ici, sur cette image, qui serait l’art, qui serait la connaissance ? A-t-on seulement le droit de poser cette question, de la poser comme ça, je ne sais pas, vous me direz. Premier hypothèse : c’est Charlot, l’art ou l’artiste, dansant souverainement au bord de l’abîme, impeccable dans ses boucles et sa tenue. Dans un texte des années 60, Adorno compare l’artiste contemporain à un mineur sans lumière, condamné à progresser à tâtons, les yeux fermés, condamné à sentir de ses mains la complexion des boyaux, forcé de l’éprouver dans son corps pour savoir où aller. Et, dans cette interprétation, la connaissance, ce serait alors la jeune fille, la lucide, yeux ouverts, figure de la vérité, qui alerte du danger (rappelé par le panneau, pour qui ne suivrait pas…), mais qui, ce faisant, n’est pas loin de faire tomber l’artiste en lui retirant son bandeau, et en le confrontant à l’effroi du vide. C’est assurément Charlot qui aurait alors le beau rôle. Seconde hypothèse : au contraire, la figure de la souveraineté et de la maîtrise, la figure masculine donc qui est classiquement celle de la connaissance, ce serait Charlot, glissant imperturbablement et inconsciemment sur ses patins, et dont les spirales et les calculs, toujours, tomberaient juste. Mais cette connaissance masculine aurait les yeux bandés, ne se rendrait pas compte que, affairée à faire le beau devant le public et devant la jolie jeune fille démunie, ne se rendrait pas compte qu’elle est au bord de tomber, qu’elle court le plus grand des dangers, celui de sa mort. Alors l’art serait du côté de la jeune fille. (— Vous avez peut-être, comme moi, en tête un article de Jean-Luc Nancy intitulé « portrait de l’art en jeune fille »…) L’art du côté du féminin, l’art du côté de la vérité lucide malgré sa candeur, voilà une proposition qui cadre et ne cadre pas avec le système classique de l’esthétique et du discours sur l’art. L’art aurait alors peut-être pour mission d’alerter la connaissance classique et phallocentrée d’un danger, d’un abîme ou encore d’un abyme (avec un y). Etc. Dans l’une ou l’autre hypothèse (et je vous laisse le soin d’en élaborer d’autres, moins triviales) : pourquoi se tendent-ils ainsi la main, les arts et les connaissances ? À cause du danger, ou bien malgré le danger ? Et surtout : d’où vient leur désir ?

Je vous livre donc mes dernières questions : ai-je raison, ai-je quelque raison à spéculer ainsi et à poser ces questions ? À les poser, là, en ouverture de notre colloque ? Si oui, qui est qui, dans cette scène et dans le syntagme « arts et connaissances » ? Lequel est de l’homme, lequel est de la femme ? Le partage arts/connaissance peut-il être pensé, sans forcément s’y réduire, avec ou par la différence sexuelle ? Et si, comme je le crois, mon délire n’est pas entièrement vain, si le désir et l’opposition que figure cette image peuvent refléter économiquement un nombre important des questions que nous allons nous poser pendant deux jours, et des discours que vous allez tenir, quel parti vous-mêmes avez pris, quel rôle avez-vous fait jouer à qui ? Étant entendu que, dès qu’il s’agit d’art, l’identification finit toujours par échouer, et que les rôles peuvent toujours s’échanger, par quelque ruse du discours ou de la raison. À l’infini.

Fin de mon délire, début enfin des choses sérieuses avec une première matinée qui se trouve être, hasard ou nécessité, entièrement féminine — au discutant près… — ; je vous remercie et rends la parole à Eugénie.