« Un problème plus large » : rôle et fonctionnement de la presse

mes réponses à L’Humanité (et à quelques autres) — archives Médicis (9)

Le débat suscité par la petite « affaire Médicis » (1. pétition « musiques en vrac », 2. tribune en réponse sur tache-aveugle.net) a conduit à de nombreux débats, sur ces deux sites, mais aussi ailleurs. Pour mes archives personnelles surtout, et aussi pour les lecteurs intéressés, j’entreprends de republier sur mon site quelques uns des textes, courriers, commentaires que ma graphomanie a fait naître ici ou là. Il s’agit de texte signés de mon seul nom, ils n’engagent donc en aucune façon les autres signataires de la tribune (et, quand ils proposent une interprétation du texte de cette tribune, chacun est invité à aller la relire pour vérifier que je n’y projette rien qui n’y soit explicite). // 7. Ça a commencé , , , , , , , et (vous avez tout lu ?!...) et je poursuis en répondant point par point à un article qui m’a d’autant plus fâché qu’il paraissait dans un journal qu’a priori j’aime bien, même si je ne le lis pas régulièrement, L’Humanité. Et fâché surtout parce que l’article était faux et malhonnête. Bref, je vais encore me faire des amis — pas grave. Réactions bienvenues.

La polémique relative aux récentes nominations en musique à la Villa Médicis a beaucoup agité depuis trois semaines, mais seulement au sein d’un microcosme : le petit « verre d’eau » du monde musical. En ces temps de réforme des retraites, de crise financière européenne, de marée noire en Louisanne et de Coupe du monde de football, nul ne s’étonne vraiment ni ne regrette que les états d’âme d’Édith Canat de Chizy ne fassent pas l’ouverture du 20 heures, ni la « une » des grands journaux. On aurait bien sûr pu souhaiter, çà ou là, que cette affaire soit relayée par les quelques médias généralistes (radio, presse écrite) qui disposent régulièrement de place pour couvrir l’actualité musicale et, plus largement, culturelle. Mais la saison des festivals commence ; mais il y a des débats plus passionnants à avoir y compris au sujet de la musique ; mais les médias sont fort heureusement libres de traiter les informations qu’ils jugent dignes d’intérêt. Et c’est très bien ainsi.

Ce qui est nettement plus fâcheux, et ce qui appelle le cas échéant des critiques assez fermes, c’est la façon dont a été traitée parfois cette polémique, quand elle l’a été. France Culture fut un des premiers médias à mentionner la première pétition, dès le mardi 8 juin (« journal de la culture », Le RenDez-Vous, 19h, à l’écoute ici), soit quatre jours après le lancement de ladite pétition. On ne saurait leur reprocher d’avoir fait silence sur l’existence de la seconde pétition, qui ne devait être rendue publique que le lendemain 9 juin — mais, bien que je les aie contacté par courriel dès le 8 juin, puis à nouveau quelques jours après, ils n’ont pas cru bon, à ma connaissance, de revenir sur cette affaire.

Deux jours après, c’est au tour du Monde, dans son édition du 10 juin (datée du 11), de consacrer un papier à la « querelle des musiques », sous la plume de Pierre Gervasoni. Faut-il reprocher à celui-ci de ne pas avoir mentionné notre pétition, je ne sais pas : elle était en ligne depuis vingt-quatre heures seulement et, même si elle était déjà signée de quelques noms « respectables », on sait que les délais dans la presse sont ce qu’ils sont, etc. N’en reste pas moins que Le Monde n’a jamais cru nécessaire d’apporter un complément d’informations pas tout à fait négligeable au sujet d’une information qu’il avait choisi de traiter ; n’en reste pas moins que Pierre Gervasoni n’a jamais jugé utile de répondre au courriel que je lui ai fait transmettre.

Si j’intègre maintenant à la « presse généraliste » les médias internet de grande audience : il a fallu attendre que Rue89 mette en ligne le 12 juin une tribune de Pierre Sauvageot pour que notre « contre-pétition » (je mets de prudents guillemets…) soit enfin — mais discrètement — citée, puis attendre, le lendemain 13 juin, un billet de Sophie Delassein sur son blog hébergé par bibliobs, pour qu’on présente les choses telles qu’elles étaient, manifestement : deux textes, deux pétitions ou deux tribunes ouvertes à la signature de tout un chacun (appelez-les comme vous voulez) circulaient et, dans une certaine mesure, se faisaient face (j’ai bien dit : « dans une certaine mesure », j’y reviendrai).

L’hebdomadaire Politis, dans son édition du 17 juin, consacre une colonne à la polémique, mentionne et cite chacune des deux pétitions, tout en indiquant précisément les sites internet où on peut les lire en intégralité : j’en remercie Christophe Kantcheff, qui signe le papier, et qui démontre au passage que certains, dans le monde de la presse écrite, ont fort heureusement intégré à leurs pratiques les codes et l’éthique d’internet : citer ses sources, mettre des liens, etc. Bref, faire circuler une information complète, et rendre accessible facilement des éléments du débat qu’un simple article n’a pas le temps et la place de faire figurer. Idem pour le site Mouvement.net (site de la revue Mouvement), qui s’est associé à notre démarche en reprenant notre tribune : naturellement, l’adresse internet de la première pétition est dûment indiquée ; et de même, encore, sur la plupart des nombreux sites et blogs qui ont animé le débat, ou s’en sont fait l’écho. Pour moi, simple universitaire probablement borné parce que soucieux des bonnes pratiques d’un débat honnête et argumenté même quand il est contradictoire, ça semblait la moindre des choses, citer ses sources, éviter de déformer les propos de ceux avec qui on est en désaccord — ce qui n’exclut pas tous les malentendus, bien sûr : mais chacun fait de son mieux, sincèrement, et comme ça on a une chance de faire avancer un peu le schmilblick…

Et voilà donc que je tombe hier soir, au hasard d’une recherche Google — ah oui, voilà, j’oubliais : on en fait, des recherches, il faut, un minimum, quand on veut se positionner dans un débat —, sur un article de Maurice Ulrich dans L’Humanité du 22 juin. Moi, je l’avoue, je ne lis pas « L’Huma » tous les jours, mais ça n’empêche pas que je respecte, et pas simplement parce que Jaurès. Rayon critique littéraire et culture, c’est pas toujours les plus nuls, loin s’en faut. Et, plus généralement, les cocos sont franchement pas les plus réacs quand il s’agit de culture… — Voilà, au passage, des éléments de réponse pour ceux qui pouvaient trouver trop « centriste » ou trop « chrétien de gauche » notre tribune (mais c’était dit très gentiment, et puis il en faut bien plus pour me fâcher !), s’ils veulent savoir le fond de ma petite pensée à moi (qui n’engage donc que moi, cela va de soi).

Donc, article daté du 22 juin, signé Maurice Ulrich (bon, eh, c’est un des éditorialistes du journal, hein, pas un petit pigiste…) : « polémique autour de la Villa Médicis ». Le chapeau de l’article mentionne un « vif débat » suscité par « la nomination de deux de ses nouveaux pensionnaires » (je souligne), jusque-là je suis ok — même s’il est un peu en retard sur le coup, M. L’Huma, parce qu’à la date du 22 juin le débat n’est plus si « vif » que ça. (M’est avis qu’il y en a même quelques uns qui essaient de se faire oublier, ces temps-ci… et on les comprends.) Je ne veux pas ergoter trop d’emblée, mais bon, au passage, toujours dans le chapeau, on apprend que le « vif débat » ainsi suscité tourne « autour de la vocation de l’académie de France à Rome et de la politique culturelle de l’État ». « L’État », je veux bien, on va y revenir ; mais franchement, hé, ho, M. L’Huma, tu te réveilles ?! : le débat qui a eu lieu, si tu l’avais suivi, tu aurais vu qu’il ne concernait pas vraiment la « vocation » de la Villa, à peu près tous les gens avec qui j’ai échangé depuis trois semaines, y compris parmi les signataires de la première pétition, m’ont dit qu’au fond ils s’en fichaient bien, de savoir qui va ou non à la Villa Médicis… Je ne dis pas qu’il n’a pas été question de « vocation » (celle, supposée, de telle ou telle musique, par exemple), je ne dis pas qu’il n’a pas été question de savoir qui avait légitimement droit de séjourner à l’académie, mais bon, vraiment, il suffit de lire : Rome n’était pas l’unique objet de leur ressentiment, pour une fois. Et Rome était, probablement, très largement étranger à notre courroux (mais je ne peux à vrai dire, une fois de plus, parler que pour moi). Dans toute cette histoire on a, et c’est bien heureux, plus parlé de musique(s) que de Villa Médicis — cela aurait-il échappé à M. Ulrich ?

Le chapeau de son article se termine ainsi : « Deux pétitions opposées circulent. » Là encore, je ne veux pas trop ratiociner, et je suis d’accord en effet que deux tribunes ou pétitions « circulent » (je prends acte avec satisfaction qu’est révolu le temps où notre tribune était passée sous silence), et je suis d’accord aussi, je l’ai dit, pour juger que dans une certaine mesure elles « s’opposent ». Mais au passage, et sans faire reproche à M. Ulrich de la façon dont il résume les choses dans cette seule phrase du très court chapeau d’un court article, j’en profite pour poser la question : auront-t-ils fait attention, M. Ulrich et quelques autres, à la question de savoir en quoi ces deux textes s’opposent ? Et du même coup : en quoi ils se rejoignent ? A-t-il bien noté par exemple, M. Ulrich, que quelques personnes avaient cru bon d’apporter leur signature aux deux textes ? Ces personnes n’étaient-elles pas suffisamment « respectables » pour que M. Ulrich y prenne garde ? Puisque ce critère de la respectabilité semble lui importer, M. Ulrich aurait pu remarquer qu’il y avait parmi eux un ancien pensionnaire de la Villa (puisque M. Ulrich a l’air d’apprécier ceux-ci, ce en quoi je le rejoins).

Passons maintenant au texte. Je vais le commenter en détails, et répondre à tout ce à quoi j’estime nécessaire qu’on réponde. Mais je veux le signaler d’emblée : si je réponds, ce n’est pas tant parce que je suis en désaccord avec certains propos, et même avec le propos général de Maurice Ulrich dans cet article (ce n’est pas le seul avec qui j’ai des désaccords dans cette histoire, je n’ai pas pris la peine de répondre à chaque fois), mais parce que je trouve malhonnête et falsificateur le compte-rendu qu’il fait du « vif débat » des dernières semaines. Plus un débat est vif, je crois, plus on devrait être prudent et attentif à ne pas trop déformer les dires des uns et des autres.

(Allons bon, voilà que je me mets à parler de « malhonnêteté » et de « falsification », c’est là précisément le registre dont je regrettais que certains de mes contradicteurs usent lors du débat, et c’était une des raisons qui m’avaient poussé à fermer les commentaires sur la page internet de notre tribune. Mais enfin, bon sang, de quoi s’agit-il ? Non plus d’un débat confidentiel dans un petit recoin de la blogosphère, non, c’est un article dans un des grands quotidiens nationaux, signé d’un de ses éditorialistes ! M. Ulrich ignore-t-il la responsabilité qui est celle de tout journaliste ? Ignore-t-il que cette responsabilité est plus grande encore quand on est un des éditorialistes de L’Humanité ? C’est au nom de cette responsabilité que je me permets de ne pas m’attarder à savoir si M. Ulrich est de bonne foi ou non dans son traitement de l’information, et si c’est par « malhonnêteté » qu’il falsifie ou si c’est en toute honnêteté qu’il a écrit un texte aussi malhonnête.)

Allons-y donc pour le commentaire du texte…

La paix de la Villa Médicis est-elle perdue ?

Ça, j’en sais rien. Mais je profite de l’occasion pour signaler que Geoffroy Drouin, compositeur contemporain-tout-bien-comme-il-faut, a cru bon de signer la première pétition, pour s’assurer que l’ambiance sera bonne l’an prochain à la Villa, et que la « paix » reviendrait bien vite [1]. Oui, oui, à la Villa. Ah oui parce que… vous ne saviez pas ?… Comment, on ne vous a rien dit ?… Eh bien oui, il y aura aussi des compositeurs contemporains-tout-bien-comme-il-faut à la Villa Médicis l’an prochain. Maurice Ulrich, dans son article, reproduit sans le moindre état d’âme le procédé qui avait si bien fonctionné pour attirer des signatures en pagaille pour la première pétition : « oublier » de préciser que, parmi les projets retenus en composition musicale, il y avait aussi des compositeurs contemporains-tout-bien-comme-il-faut. À savoir, d’une part, Geoffroy Drouin donc, et d’autre part Gilbert Nouno, compositeur [2] qui travaille à l’Ircam depuis fort longtemps (l’Ircam, je le rappelle, c’est un peu le temple officiel de l’avant-garde contemporaine officielle, c’est du sérieux, hein ?), et qui présentait un projet en tandem avec Malik Mezzadri, flûtiste et compositeur de jazz (la liste complète des nouveaux pensionnaires 2010-2011 est ici). Bon, fin de la parenthèse, on ne sait pas quand reviendra la paix (à supposer qu’elle soit perdue), encore ce matin j’ai lu un commentaire sous un billet de blog consacré à notre petite affaire, j’ai pas bien compris ce que la personne voulait dire mais en tout cas il était écrit : « Nous sommes en guerre aujourd’hui. »

Revenons plutôt à l’article de Maurice Ulrich :

La paix de la Villa Médicis à Rome est-elle perdue  ? Les nominations de ses directeurs ont souvent fait l’objet de luttes de l’ombre,

Hop, je coupe, pardon, juste une remarque : en effet, quant aux nominations des directeurs de la Villa Médicis, on se souvient sans doute des quelques intrigues qui ont fait désordre, c’était il y a deux ans, dès le début du mandat de l’actuel pensionnaire de l’Élysée (démocratiquement élu, lui, ça c’est sûr, et ça n’empêche pas que c’était très « politique », l’élection de Nicolas S.), on commençait à peine à entrevoir l’étendue que cette méthode de gouvernement allait prendre. Le conseiller-très-personnel-à-la-culture de M. le Président avait réussi à se fâcher avec beaucoup de monde en pas beaucoup de temps, et il lui fallait une porte de sortie : on a donc très naturellement annoncé qu’il serait le prochain directeur de l’académie de France à Rome… Comme il n’avait manifestement ni les compétences, ni même pris la peine de rédiger un projet pour ce poste, ça a fait un peu désordre, forcément. À la suite de ces « luttes de l’ombre » — ah bon, mais quelle ombre ? la lutte fut pourtant publique : publique, le 18 mars, la lettre ouverte d’Olivier Poivre d’Arvor dénonçant ce fait du prince ; publique la tribune parue dans Le Monde du 22 mars 2008 ; et publique la réponse de Benamou dénonçant le 28 mars une « cabale d’intellectuels mondains » contre lui. Bref, tout ça pour dire : à la suite de ce magnifique loupé, et devant l’ampleur de l’indignation publique, l’Élysée dut renoncer à cette nomination. Une commission fut nommé, afin de procéder de façon plus transparente à l’examen des candidatures pour le poste de directeur de la Villa. Cette commission était présidée par un certain Hugues Gall (entre autres, ancien directeur de l’Opéra de Paris — c’est dire si c’est quelqu’un d’hostile à la musique occidentale de tradition écrite), et comportait parmi ses membres un certain Pascal Dusapin (compositeur contemporain, probablement le plus célèbre ancien pensionnaire de la Villa de sa génération en musique — là aussi, assurément, quelqu’un qui n’a rien d’autre à cœur que d’assassiner la musique contemporaine). Tous deux sont signataires de notre tribune, faut-il le rappeler. Je reprends…

Les nominations de ses directeurs ont souvent fait l’objet de luttes de l’ombre, mais c’est cette fois celle de deux de ses pensionnaires et particulièrement de la chanteuse Claire Diterzi, qui a suscité une bataille de pétitions.

Je viens de souligner, dans la phrase de Maurice Ulrich, son insistance sur une seule des deux nominations qui ont, d’après le chapeau de l’article lui-même, suscité le « vif débat ». Je ne sais pas ce qu’il se serait passé si le projet de Malik Mezzadri et de Gilbert Nouno avait été retenu, mais pas celui de Claire Diterzi ; ou bien si le projet de Diterzi avait été retenu, mais pas celui de Nouno et Mezzadri. J’avoue que je m’interroge parfois sur cette question, et que je formule à ce sujet, alternativement, deux hypothèses contradictoires que je tiens pour plausibles l’une et l’autre. Par définition, on ne le saura jamais : les deux ont été retenus. Je laisse donc à Maurice Ulrich la responsabilité de penser que l’une a plus « particulièrement » suscité cette « bataille de pétitions ». Ce qui est indéniable, c’est que les deux nominations ont été attaquées par la première pétition, indistinctement. Il est néanmoins vrai que, par la suite, les attaques se sont plus concentrées sur l’une que sur l’autre. Remarquez : je dis bien « par la suite », et je le souligne, parce que Maurice Ulrich, dans son article, ne s’intéresse qu’aux textes des deux « pétitions » principales, et quasiment pas au débat qui les entoure. C’est parfaitement son droit, j’aurais probablement fait de même à sa place — mais alors, il doit reconnaître que, dans l’un et l’autre texte, le cas de Claire Diterzi ne fait l’objet d’aucun traitement particulier par rapport au cas de Malik Mezzadri.

Mais il est vrai, je l’ai dit, que les attaques se sont ensuite concentrées sur Claire Diterzi, parfois de façon horriblement insultante — de telles attaques n’engagent que leurs auteurs (c’est déjà beaucoup), et donc pas, dans leur ensemble, les signataires de la première pétition (ce qui ne les exonère pas de toute responsabilité quant aux réactions ce qu’ils ont « suscitées ») : je conteste donc, à ce titre, que Maurice Ulrich insiste sur le cas de Claire Diterzi, s’il prétend se concentrer sur la « bataille de pétitions ». Mais cette insistance, qui est donc une manifeste distorsion des termes du débat, se prolonge dans toute la première moitié de l’article (dans la seconde, il n’est plus question ni de l’une, ni de l’autre nomination), et reproduit le geste consistant à focaliser les attaques sur une seule artiste, Claire Diterzi. Le fait que la première pétition ne se résume pas à un conflit esthético-politique, à traiter d’un « problème plus large » (même si elle traitait également de ces questions « plus larges », j’y reviendrai), mais s’en prenne aussi nommément à des artistes précis, c’était un des motifs premiers de notre indignation — cette indignation redoublerait évidemment si on attaquait une artiste et non plus deux, et/ou si on voulait faire croire (mais à qui ?), pour minimiser des torts, qu’un second artiste n’était pas lui aussi « particulièrement » visé (et qui prendrait la responsabilité d’une telle « victime collatérale », si c’était vraiment de cela qu’il s’agissait (ce que je ne crois pas du tout, au reste) ?).

J’indique par ailleurs deux choses : d’une part, connaître les raisons pour lesquelles Claire Diterzi, dans le débat qui a suivi, a eu à subir plus d’attaques ad hominem que Malik Mezzadri, voilà qui appellerait une analyse fort complexe et différenciée, interminable en fait comme en droit, une analyse qui ferait intervenir des arguments « musicaux », certes, mais aussi des arguments « extra-musicaux » : sociologiques, historiques, philosophiques, politiques, etc. (Je donne un seul exemple : du moment où plus personne n’a pu faire mine d’ignorer que Malik Mezzadri était nommé pour un projet avec Gilbert Nouno (ce que la première pétition, rappelons-le, « omettait » de préciser), il devenait une cible bien moins commode — on admirera donc le courage de ceux qui battent en retraite sur la seule cible qui leur reste accessible. Par exemple.) Quiconque fait l’économie d’une telle analyse doit s’en tenir aux faits patents : les deux nominations ont été attaquées par la première pétition, et les deux artistes (à vrai dire trois, avec Gilbert Nouno) ont été défendus par le second texte. D’autre part, quand on voit par exemple le genre de texte que Mme Édith Canat de Chizy est capable d’écrire et de faire signer à quelques uns de ses amis de l’académie des Beaux-Arts (encore que, suite à quelques mic-macs, on se demande un peu qui a vraiment signé cette seconde lettre « ouverte »), on se dit aisément que la nomination de Malik Mezzadri ne semble pas l’horrifier particulièrement moins que celle de Claire Diterzi… Je reviens à mes moutons, suite de l’article de M. Ulrich :

La première pétition dénonce cette nomination «  unilatérale  », prise «  sous l’effet d’une pression politique et non d’une décision artistique  ». Les rapporteurs musique de la commission concernée, dont la compositrice Édith Canat de Chizy, ayant démissionné.

Une remarque pour prolonger ce que je disais précédemment : ici, « cette nomination », grammaticalement, renvoie à la nomination des deux pensionnaires ; mais, quant au sens, il n’est plus question que de la chanteuse dans la suite du texte. J’en ai déjà parlé, je n’y reviens pas.

Je ne devrais pas avoir à commenter trop longuement le fond de ces deux phrases, il s’agit plutôt d’une discussion avec les signataires de la première pétition, j’ai déjà dit ailleurs ce que j’en pensais. Mais apparemment, certains principes pourtant simples ne semblent pas acquis, alors je rappelle — puisque les questions politiques, les questions de « politique culturelle », jouent à l’évidence un grand rôle dans la prise de position de M. Ulrich — que les décisions d’un jury sont souveraines, et qu’un jury n’a jamais, à ma connaissance, eu à se conformer à l’avis de rapporteurs : un jury a toujours eu le droit, plein et entier, de choisir unilatéralement — c’est la règle du jeu, point. Faire semblant qu’il y a là quelque chose à « dénoncer », c’est tenter de faire oublier au lecteur cette règle pourtant fort simple, pour brouiller les pistes. Je ne dis pas, pour autant, que c’est forcément une bonne chose que la décision d’un jury déplaise à certains rapporteurs au point que ceux-ci en viennent à démissionner ensuite, et c’est probablement révélateur d’un dysfonctionnement — reste à savoir lequel :
1. ou bien, certains l’ont prétendu, le jury a « mal » travaillé, et nominé des artistes qui ne le méritaient pas, c’est-à-dire pas du tout, « ontologiquement », et ceci du seul fait de « registre musical » dans lequel ils s’inscrivent (je laisse à d’autres la responsabilité d’une telle hypothèse… — mais qui décide d’une telle exclusion au principe ? au nom de quoi ? et qui confère le droit de prononcer de semblables exclusions à ceux qui les prononcent ? De quelle politique de tels principes sont-ils solidaires ?) ;
2. ou bien, autre hypothèse, le jury a « pas très bien » travaillé, et nominé des artistes qui le méritaient moins que d’autres, pour telles et telles raisons (mais qui décide du plus et du moins ? Quelle est l’échelle, quel est le critère (ou l’algorithme de compilation des critères) qui permet de se situer sur cette échelle ? Ou bien les grincheux du jour doivent fournir le code de leur algorithme, et se montrer assez convaincant pour qu’on l’adopte, ou bien ils doivent se rendre à l’évidence que, en la matière, l’ensemble des artistes n’est pas un « ensemble totalement ordonné » — comme dirait le mathématicien qui me ventriloque parfois —, et qu’on n’a pas de critère quantifiable, mesurable, calculable pour comparer absolument n’importe quel artiste A avec n’importe quel artiste B donnés, en toute certitude, sans risque d’erreur ou d’injustice : ça ne dit pas qu’on ne peut pas du tout essayer de choisir le plus rationnellement possible, ça ne dit pas qu’il n’y a pas, dans une certaine mesure, une forme ou une autre d’« objectivité » dans tel ou tel choix, ça ne dispense pas de réfléchir et d’argumenter, mais ça dit seulement que, à un moment ou à un autre, une véritable décision doit intervenir. La responsabilité d’une telle décision n’est pas conférée par Dieu, puisque celui-ci est plus ou moins socialement mort : elle est conférée par le pouvoir politique, qui nomme le jury, et dans les cadres fixés par le réglement de l’académie de France à Rome. Résumons : le pouvoir politique, en vertu de lois et règles « démocratiquement » choisies (ce qui ne dit pas qu’elles ne puissent être criticables, bien entendu), confère à un jury le droit et la responsabilité de choisir « unilatéralement » les nominations) ;
3. ou bien, troisième hypothèse, la « politique culturelle » sous-jacente aux recommandations des rapporteurs (parce qu’il y en a toujours une — faut-il le rappeler ?) n’est pas conforme, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, à la « politique culturelle » souhaitée par le jury, et alors celui-ci n’a aucune raison absolue de ne pas mener la politique qu’il souhaite en s’émancipant des préconisations des rapporteurs, et l’on peut dès lors, naturellement, comprendre la démission de certains rapporteurs en raison de ce désaccord politique, mais aussi, pourquoi pas, s’interroger également, de même que certains se sont interrogés sur la pertinence de la composition du jury, sur la pertinence de la nomination (unilatérale et politique, comme il se doit) des rapporteurs en question (si on regrettait telle ou telle de ces nominations, faudrait-il alors se précipiter à dénoncer le « fait du prince », ou bien seulement des « pressions politiques », des raisons plus « politiques » qu’« artistiques », pour rendre compte du fait que, simple exemple, Mme Édith Canat de Chizy ait été choisie ? Le fait qu’une telle compositrice — dont certains pensent, à tort ou à raison, qu’elle ne représente pas particulièrement la position la plus « avant-gardiste » ou « progressiste » au sein même de la musique contemporaine — soit nommée pour être « rapporteur », est-ce « sous l’effet d’une pression politique et non d’une décision artistique », ou bien est-ce simplement le signe d’une pluralité potentiellement bienvenue au sein des rapporteurs, des jurys, etc. ?) ;
4. ou bien, quatrième et dernière hypothèse, tel ou telle des rapporteurs est un peu trop susceptible et paranoïaque, et a bien mal fait de prendre contre lui ou elle le choix final du jury.

Voilà donc au moins quatre hypothèses (distinctes, quoique non forcément incompatibles entre elles) à examiner par quiconque voudrait rendre compte de la démission de deux des rapporteurs musiques, soit qu’il le diagnostique comme un dysfonctionnement dommageable, soit qu’il le considère comme le énième symptôme de conflits politico-esthétiques surdéterminés, et qui durent depuis de nombreuses décennies (pas loin d’un siècle que le jazz, par exemple, ne laisse plus la musique écrite en paix). Je ne vois pas au nom de quoi on excluerait par principe de considérer autre chose que la première de ces hypothèses. Je rappelle également que, si dysfonctionnement il y a, ça n’en fait pour autant immédiatement un « vice de forme », ainsi que certains l’ont avancé : en l’occurrence, jusqu’à plus ample informé, il n’y a eu aucun « vice de forme ». Quitte à me répéter (comme dirait Mme Canat de Chizy) : n’importe quel jury au monde est, dans la limite de certains règlements bien sûr, souverain dans ses choix, ce qui veut dire qu’il est parfaitement normal qu’il prenne unilatéralement ses décisions.

Encore un mot, avant de poursuivre : depuis le début de cette affaire, on n’a de cesse à la fois de dénoncer l’ingérence du « politique » au sein de l’« artistique », et d’en appeler à l’État ou à ses mandataires pour mettre en œuvre telle ou telle politique culturelle. Je ne reviens pas sur le côté assez touchant de voir certains espérer encore quelque chose de la Sarkozie, par exemple dans le domaine culturel (mais ce n’est pas le seul domaine, loin s’en faut, où la politique actuelle est « désespérante »), je n’y reviens pas parce que j’estime que, même sans illusions, la protestation peut être parfois légitime. Non, la seule chose que je veux faire remarquer c’est que, au-delà même du fait qu’aucune esthétique n’est indemne d’une politique (ce serait un long débat, je ne demande pas qu’on y entre ici), on ne peut pas raisonnablement attendre d’une « politique culturelle » qu’elle soit a-politique. Voilà un principe assez simple, non ?

Cela étant dit, quant à savoir s’il y a eu en effet des « pressions politiques » et des « luttes de l’ombre », eh bien je n’en sais rien, puisque précisément ça s’est passé, si ça s’est passé, dans l’ombre. Je ne dis pas que, dès lors, je ne veux rien en savoir et que c’est étranger au débat : au contraire, j’invite les gens en possession d’informations crédibles, fiables, et si possible vérifiables, à faire toute la lumière sur ces éléments d’informations en les portant à la connaissance du débat public. Ce qui, sauf si quelque chose m’a échappé, n’a pas été fait jusqu’ici. Au passage, on pourra en profiter pour faire ou refaire la longue histoire des « pressions politiques » et « luttes de l’ombre » de la politique musicale française depuis 1945… Cette histoire forme le contexte minimal de toute discussion sur le caractère « politique » de tel ou tel choix. Bon, je poursuis :

La première pétition dénonce cette nomination «  unilatérale  », prise «  sous l’effet d’une pression politique et non d’une décision artistique  ». Les rapporteurs musique de la commission concernée, dont la compositrice Édith Canat de Chizy, ayant démissionné. À mots couverts, certains évoquent l’amitié de la première dame avec la chanteuse.

Mais non ! Mais non, M. Ulrich, les mots ne sont pas du tout « couverts », ces évocations, quand elles ont eu lieu, ont été parfaitement transparentes… Il n’y a pas, fort heureusement, de semblable « évocation » dans le texte de la première pétition, qui ne tombait pas aussi bas (à moins que j’aie loupé quelque « implicite du discours », comme on dit, malgré mes lectures répétées du texte). Par contre, en effet, « certains » — l’indétermination convient fort bien, puisque les « révélations » étaient presque toujours le fait de ces courageux « anonymes » qui peuplent parfois les blogs — « certains » ont évoqué cette supposée « amitié » entre Claire Diterzi et Carla Bruni-Sarkozy. Je ne connais personnellement ni l’une, ni l’autre, alors je dois bien dire que je n’en sais rien, si elles sont en effet amies ou non (vu le genre d’âneries qui ont été déversées sur sa musique, j’ai l’impression qu’il y en a bien d’autres, qui ne connaissent pas très personnellement Claire Diterzi). Ce que je sais, c’est que le seul argument qui a été avancé au cours du débat pour étayer cette allégation d’une amitié entre Claire Diterzi et Carla Bruni-Sarkozy, c’est le fait que leurs disques sont produits par le même label, Naïve. C’est en effet une information patente, et vérifiable ; tout comme est patent et vérifiable le fait que le catalogue de la maison Naïve regroupe suffisamment d’artistes pour qu’on puisse assez raisonnablement supposer que la « première dame » n’est pas amie intime avec chacun d’eux (je n’ai pas le chiffre sous la main, je sais juste qu’ils étaient trop nombreux, sur le site naïve.fr, pour que je m’amuse à les compter). Bref, c’est grotesque. Je ne dis pas qu’elles ne sont pas amies, je ne dis pas qu’elles le sont : je dis juste que cette allégation n’est étayée par absolument rien, à ma connaissance — je peux même imaginer que quelqu’un qui monte un spectacle sur Rosa Luxembourg n’est pas nécessairement très fan du sarkozisme ambiant. (Et, par ailleurs, je me déclare naturellement prêt à lancer une nouvelle contre-pétition si d’aventure il devait y avoir, sur la base des mêmes arguments, une pétition de protestation la prochaine fois que Sandrine Piau est programmée quelque part…)

On continue, fin du premier paragraphe :

En réaction, une seconde pétition dénonce ce qui serait la défense d’un pré carré.

Mouaif, bon, pourquoi pas, je ne l’aurais probablement pas dit comme M. Ulrich, mais s’il veut, pourquoi pas. Mais enfin quand même : j’attire l’attention de M. Ulrich sur le fait que le texte de notre tribune, dont je ne sais pas à vrai dire si elle « dénonçait » beaucoup de choses, parlait pour sa part de « la défense de l’immunité d’un pré carré », et non de « la défense d’un pré carré ». Si M. Ulrich devait manquer à voir l’intérêt de faire droit à de pareilles subtilités de formulation, je me permettrais de formuler l’hypothèse que c’est parce qu’il a beaucoup tendance à « omettre » (à refouler ?), comme le faisait déjà le texte de la première pétition, l’information pourtant essentielle que j’ai déjà rappelée : la so-called « musique contemporaine », représentée par Geoffroy Drouin et — en partie — par Gilbert Nouno (je dis « en partie », non pour diminuer ses mérites ou dévaloriser son pedigree, mais parce que Gilbert Nouno a manifestement l’esprit et la musique trop larges pour se laisser facilement enfermer dans la seule étiquette « musique contemporaine »), n’a pas eu à subir la moindre diminution dans les nominations à la Villa Médicis (ce qui ne dit pas qu’elle n’est pas menacée ailleurs, bien entendu). Passons au second paragraphe :

En réalité, l’affaire est à prendre au sérieux.

C’est pas à moi qu’il faut le dire…

En réalité, l’affaire est à prendre au sérieux. Avec une première question  : quelle est la vocation de la Villa qui accueillit Debussy ou Berlioz et tant d’autres grands artistes  ?

Ça, c’est une question facile, j’ai la réponse, et nous l’avions même inscrite dans le texte de notre tribune. Le « décret fondateur » du 21 décembre 1971, qui est la traduction réglementaire de la réforme entreprise par Malraux et Balthus au cours des années 1960, stipule dans son article 2 : « L’académie de France à Rome a pour mission principale de favoriser la création artistique et littéraire dans tous ses domaines, le perfectionnement dans les disciplines appliquées à la création artistique et littéraire ainsi que dans l’histoire de l’art, plus particulièrement pour la période s’étendant de la Renaissance à nos jours. » J’ai souligné, dans la phrase qui précède, deux choses : « mission principale » et « dans tous ses domaines ».

« Dans tous ses domaines », eh bien, ça dit bien ce que ça veut dire, ça dit que, au principe, il n’y a pas des domaines qui sont « originellement » (je cite ici un mot qui apparaît deux fois dans le texte de la première pétition) favorisés et des domaines qui sont « originellement » exclus. Ça c’est un principe très simple, et qui aurait dû nous économiser bien des débats. À moins, s’il l’on veut vraiment que je me fâche, à moins que certains soutiennent que le jazz et le rock ne sont pas des « domaines » de « création artistique »…

J’ai souligné aussi « mission principale », pour attirer l’attention de M. Ulrich sur le fait que ce n’est pas la même chose, une mission et une vocation. La mission, c’est disons l’obligation, la tâche que le pouvoir (le pouvoir politique, donc) confère à cette institution, c’est le contrat réglementaire qui fixe ce que doit ou ne doit pas faire l’académie de France à Rome. Quant à la « vocation », voilà un mot bien trop empreint de religiosité pour moi — d’onto-théologie et de phonocentrisme, si je veux employer des mots compliqués —, j’en délègue donc la discussion aux amis du chanoîne honoraire de la basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome (comme quoi, il s’en passe, des choses, à Rome…), lequel chanoîne s’était longuement exprimé, lors de son discours, sur cette question de la « vocation ». Bon, on poursuit :

En réalité, l’affaire est à prendre au sérieux. Avec une première question  : quelle est la vocation de la Villa qui accueillit Debussy ou Berlioz et tant d’autres grands artistes  ? Pour les signataires du premier texte, en tout cas, cette décision témoigne d’un désengagement de la part de l’État à l’égard de la musique contemporaine, alors que le registre musical dans lequel s’inscrit la chanteuse touche un public déjà nombreux et jouissant d’une médiatisation bien plus large.

Là encore, je fais remarquer qu’il n’est toujours question pour M. Ulrich que de « la chanteuse », j’ai déjà dit que ce privilège n’avait rien de neutre. Le reste, je n’y reviens pas, puisqu’il s’agit en effet grosso modo de la position des « signataires du premier texte », dont M. Ulrich rend un compte assez fidèle pour le coup, je n’y reviens pas parce que j’ai déjà dit longuement, ailleurs, ce que je pensais de telles positions. Je le rappelle juste, pour mémoire : il est faux (je dis bien faux : non-vrai) qu’il y ait un quelconque « désengagement » de la Villa Médicis par rapport à la musique contemporaine ; il est faux (je dis bien faux : non vrai) que Claire Diterzi et/ou Malik Mezzadri et/ou Gilbert Nouno — je parle bein de ces artistes, de leur musique, et non de ces supposés « registres musicaux » bien commodes pour pratiquer tous les amalgames, et que personne au reste ne sait délimiter un tant soit peu rigoureusement — jouissent d’un public réellement « nombreux » et sont supportés par une médiatisation bien « large ». On passe à la suite :

De l’autre côté, on dénonce donc une avant-garde officielle raidie sur ses privilèges et se trompant de cible, alors que tous les musiciens issus des autres scènes musicales «  ne sont pas nécessairement de simples “divertisseurs” vivant royalement de l’industrie du disque et de la scène  ».

Quant à dire que « tous les musiciens issus des autres scènes musicales “ne sont pas nécessairement de simples ‘divertisseurs’ vivant royalement de l’industrie du disque de la scène », c’est en effet ce que nous avons dit, écrit, signé. C’est la une réalité élémentaire et absolument incontestable, jusqu’à plus ample informé. Je ne vois donc pas ce qu’il pourrait y avoir de relatif dans un tel argument (cf. ci-dessous).

Pour le reste de la phrase, c’est une absolue contre-vérité, une falsification massive de la tribune que nous avons signée. Si nous avons bien, en effet, regretté que certains puissent se tromper à nos yeux de cible — « regretter » et « dénoncer », ce n’est pas la même chose, M. Ulrich, soit dit en passant —, il est absolument faux que nous ayons « dénonc[é] (…) une avant-garde officielle raidie sur ses privilèges ». Nous avons, au contraire (quand je dis « au contraire », cela veut dire que les propos que nous avons signé s’opposent à ce que M. Ulrich veut nous faire dire), écrit cette phrase, où M. Ulrich aura trouvé l’expression qu’il veut nous faire dénoncer : « Nous savons bien, et c’est pourquoi nous l’aimons et la soutenons, que la musique “contemporaine” a des visages plus rieurs à montrer que celui d’une avant-garde officielle raidie sur ses privilèges, défendant jalousement l’immunité de ses précs carrés ! » Le sens de cette phrase est absolument transparent, et devrait pouvoir se passer du moindre commentaire. Mais comme apparemment il s’est trouvé au moins un lecteur, en la personne de M. Ulrich, pour se méprendre lourdement sur ce sens, je veux bien prendre le temps de la décortiquer. Dans cette phrase, nous écrivons d’abord que nous « aimons » et « soutenons » la musique dite « contemporaine » : nous aurions du mal à l’aimer et à la soutenir si elle était en effet « une avant-garde officielle raidie sur ses privilèges », parce que ça n’a rien de vraiment aimable, en tant que telle, une « avant-garde officielle », et encore moins si elle est « raidie sur ses privilèges », ce qui la rendrait pas très digne de recevoir notre soutien. Dès lors que nous disons que nous l’aimons et la soutenons, c’est donc que nous n’avons nullement l’intention de la « dénoncer » comme quelque chose de peu aimable et de peu digne d’être soutenue. Dans cette même phrase, ensuite, nous expliquons même « pourquoi » nous aimons et soutenons cette musique : parce qu’elle a d’autres visages à montrer que celui d’une « avant-garde officielle raidie sur ses privilèges », des visages qui sont « plus rieurs » que celui d’une telle « avant-garde officielle raidie sur ses privilèges ». Il y a, dans cette phrase, un rapport explicite de conséquence logique : nous aimons et soutenons cette musique parce qu’elle n’est pas une « avant-garde officielle raidie sur ses privilèges, ou encore : cette musique n’est pas une « avant-garde officielle raidie sur ses privilèges », donc nous l’aimons et la soutenons (à vrai dire, je l’avoue, il y a quelques autres raisons à cet amour, des raisons « musicales » : la raison que nous évoquons est une condition nécessaire, mais non suffisante de notre amour). Puisque M. Ulrich a l’air de beaucoup aimer les « dénonciations », je vois déjà qu’il va me répondre que nous avons « dénoncé » le fait que la musique dite contemporaine ait pu, par l’intermédiaire de la première pétition, prendre un visage qui n’est pas le sien, ou en tout cas un visage qui n’est pas le seul qu’elle a à montrer — à quoi je lui répondrai : à supposer, concesso non dato, que les signataires de la première pétition puissent être autorisés à parler au nom de « la » musique contemporaine, alors oui, M. Ulrich, vous êtes très perspicace et vous nous avez enfin bien lu, oui nous avons au moins regretté, et peut-être même « à mots couverts » dénoncé, que cette musique ait pris ainsi, le temps d’un mauvais texte, ce masque peu seyant. N’en reste pas moins qu’il y a un abîme entre, d’une part, regretter que quelqu’un ou quelque chose qu’on aime et qu’on soutient en vienne à prendre un masque qui ne lui correspond pas et, d’autre part, « dénoncer » que ce quelqu’un ou ce quelque chose soit peu aimable et peu digne d’être soutenu. Il ne s’agit plus là d’une nuance, d’une subtilité de formulation que je tiendrai à rétablir : il s’agit d’un contresens massif quant à l’intelligibilité minimale de cette phrase (et, partant, de l’ensemble du texte, puisque M. Ulrich prétend y résumer notre position), que je tiens, oui cette fois, à dénoncer.

Au passage, je tiens à le signaler, je ne comprends pas le « donc » en début de phrase : la conjonction « donc » exprime en français un rapport de conséquence logique. Je ne vois pas, à aucun point de vue, un rapport de cause à effet entre les contre-vérités de la première pétition, qui étaient rapportées à la phrase précédente, et la « dénonciation » d’une « avant-garde officielle », qui est précisément, je l’ai dit, ce que nous n’avons pas dénoncé. Je le signale parce que cela me semble assez symptomatique de la façon bien légère dont le texte de M. Ulrich mène son « argumentation » (car il y a bien, c’est l’évidence, au moins l’apparence d’une argumentation, comme en témoignent par exemples ces « donc », ainsi que le début du paragraphe suivant, sur lequel je vais revenir). On aurait pu s’interroger de même sur la valeur assez floue du participe présent dans la quatrième phrase du premier paragraphe, phrase nominale et syntaxiquement étrange, mais je passe.

On en est à la moitié du texte : fin du deuxième paragraphe, sur un total de quatre. Il y a un sous-titre qui coupe l’article en deux : « “révélateur d’une démission de l’État” », l’expression est mise entre guillemets, puisqu’elle est extraite quasi mot pour mot d’un passage du texte de la première pétition, passage qui sera cité longuement dans le quatrième paragraphe. En choisissant ce sous-titre, et en souscrivant apparemment au diagnostic (malgré la distance des guillemets), M. Ulrich met l’accent sur la dimension du débat qui, à ses yeux, est le problème de fond le plus important : la « démission » de l’État en matière de culture. C’est en effet un problème important, nous allons y revenir dans un instant. Mais comment ne pas suspecter, derrière cette sélection d’une seule des dimensions du problème — attention, hein, je ne dis pas : « dimensions du débat », précisément, parce que cette dimension n’a, à peu de choses près, pas fait l’objet du moindre débat, du moindre désaccord au cours de ce « vif débat » —, comment ne pas y suspecter la raison profonde de la prise de position de M. Ulrich, journaliste à L’Humanité, dans son article ? Le mécanisme est simple, mais finit par ressembler à un réflexe un peu trop conditionné : une pétition circule, dénonce le désengagement de l’État-Sarkozy en matière de culture, dénonce un « fait du prince » et, à mots couverts ou découverts, des « amitiés » supposées entre telle artiste et la « première dame », dénonce le « divertissement », les « séductions faciles », l’« industrie » et le spectacle, c’est tout juste s’il n’est pas question de la « Star Ac’ » (et il en sera de fait question dans le débat ensuite, de façon très attendue), etc. — allez hop ! pas besoin de réfléchir, nous à L’Huma on n’aime pas Sarko et on a une haute idée de l’art et de la culture, zou ! ceux-là sont des « alliés », on signe ou on soutient d’un article, c’est important, soyons unis… (Je tiens à faire remarquer au passage que des journalistes de L’Humanité Dimanche ont en revanche signé notre tribune : soit il y a un conflit entre les deux rédactions, soit plus simplement tous les journalistes de L’Huma, L’Huma dimanche, et des autres journaux classés un peu ou très « à gauche » n’ont pas encore abdiqué toute capacité de discernement, au seul motif de la très légitime (à mon sens) lutte contre les politiques mises en œuvre depuis le début de l’ère Sarkozy.)

Mais M. Ulrich ne porte pas seul la responsabilité de sa précipitation « politique », car les rédacteurs de la première pétition avaient très habilement préparé le terrain pour ce genre de comportements pavloviens : par exemple par leur usage dès le texte de la première pétition, et ensuite de façon très récurrente et marquée lors du débat, du signifiant « ouverture », grâce auquel on laisse à dessein flotter l’équivoque entre tels choix dans les nominations d’un jury pour la Villa Médicis et telle politique, médiatiquement orchestrée, de débauchage individuel dans les différents gouvernements conduits par M. Fillon. Je comprends aisément qu’on ait à redire à une telle politique, mais de là à se laisser enfermer dans les pièges rhétoriques grossiers de la communication élyséenne, et à faire du mot « ouverture » un des marqueurs de la régression tous azimuts, non, vraiment, on attend mieux et des journalistes de L’Humanité, et des compositeurs qui prétendent se prévaloir d’« une tradition musicale s’inscrivant dans l’histoire de l’art et qui se fonde depuis des siècles sur l’exigence de l’écriture », et qui prétendent écrire « peut-être les classiques des siècles futurs », « des œuvres portant l’avenir en leurs germes », excusez du peu.

Je reprends le fil du texte qui, après le sous-titre « “révélateur d’une démission de l’État” », poursuit le discussion engagée par le paragraphe précédent :

L’argument est toutefois relatif.

Mais c’est quoi, « l’argument » ? M. Ulrich s’en réfère manifestement à la phrase qui précède, celle où il prétendait résumer, de la façon grossièrement déformante qu’on sait maintenant, la position de la seconde tribune ou pétition. Si « l’argument » désigne le fait que la première pétition proviendrait d’une « avant-garde officielle raidie sur ses privilèges », alors je n’ai rien à en dire vraiment, puisque ce n’est pas là un argument que nous avons avancé, nous avons même explicitement argué du contraire. Si je dois néanmoins, maintenant, me prononcer, alors je dirai que ce n’est pas un argument « relatif », c’est un argument plus simplement « faux » ou en tout cas « très dangereusement simplificateur » : pour ma part je ne crois pas qu’on puisse réduire facilement la diversité des huit cents signataires à une telle « avant-garde officielle », et pas même, de part en part, la position commune que ces huits cents signataires ont prise au travers d’un seul et même texte. Maintenant, si « l’argument » désigne le fait que tous les artistes issus des autres scènes musicales « ne sont pas de simples divertisseurs etc. », alors je ne vois pas en quoi cet argument, qui est une vérité je crois peu contestable, a quoi que ce soit de « relatif » : c’est une réfutation absolue, claire, nette et sans appel, de certains arguments avancés par la première pétition, arguments selon lesquels, au seul motif de leur appartenance à l’improbable genre des « musiques actuelles », des artsites étaient supposés avoir « un pied dans l’industrie » et produire une musique « séduisante par essence » et « directement rentable ». M. Ulrich ferait bien, apparemment, de retourner prendre quelques leçons de logique, d’argumentation et de rhétorique, pour éviter de confondre une réfutation avec un « argument relatif ». Je suis certain que ces leçons lui seraient profitable pour lutter efficacement contre les politiques de l’actuel gouvernement (et j’aurai plaisir à me retrouver à ses côtés pour de telles luttes).

Je poursuis la lecture du paragraphe, dans lequel M. Ulrich prétend expliquer en quoi les arguments (tel qu’il les lit) de notre tribune sont « relatifs » — on va voir que c’est encore une fois un modèle d’argumentation :

L’argument est toutefois relatif. Plusieurs des compositeurs signataires de la première pétition sont passés eux-mêmes par les scènes rock ou autres,

Le supposé « argument » que M. Ulrich, en cette première partie de sa phrase, avance pour arguer de la « relativité » des nôtres est irrecevable, dans sa forme et dans son fond. Dans sa forme, d’abord : c’est ce qu’on appelle un argument ad hominem, c’est déjà plus glorieux qu’une « attaque ad hominem », mais ce n’est pas plus recevable quand il s’agit de débattre de façon argumentée autour de la prise de position d’un texte. Personne ne se contentera jamais, dans un débat, d’un argument du type « Untel a signé tel texte, hors Untel a des amis juifs, donc le texte ne saurait avoir le moindre relent d’antisémitisme » (je choisis cet exemple parce qu’il est canonique, n’est-ce pas, pas pour m’auto-attribuer un point Godwin…). On pourra reparler un jour si vous voulez, avec tous ces gens qui se réclament valeureusement de l’écriture, on pourra reparler de la coupure entre un texte et son ou ses signataires, de ce qui se détache quand on écrit. On pourrait aussi s’interroger sur les raisons qui font que tel compositeur, vu son parcours ou vu ses positions passées, en vienne à signer tel ou tel texte. Et de fait, nous nous sommes étonnés de voir çà ou là des signatures que nous n’y attendions pas forcément. Ces questions peuvent être passionnantes, et débattues. Mais ces arguments ad hominem ne font pas avancer d’un millimètre le débat autour de ce que disent l’un et l’autre textes.

Dans son fond, ensuite : en quoi le fait qu’un compositeur soit passé par « les scènes rock ou autres » relativise en quoi que ce soit le fait que les musiciens de ces scènes ne sont pas de « simples divertisseurs » ? Réponse : en rien. C’est d’une simplicité enfantine. Je vais maintenant plus loin : à supposer, simple hypothèse d’école, que nous ayons effectivement dénoncé « une avant-garde officielle raidie sur se privilèges » (ce que nous n’avons pas fait, je le rappelle une fois de plus), ou bien à supposer que M. Ulrich se soit honnêtement mépris, dans sa lecture trop rapide de notre texte, et qu’il ait sincèrement cru, contre toute attente, que nous dénoncions une telle chose, je le demande à nouveau, en quoi le fait qu’un compositeur soit passé par « les scènes rock ou autres » empêcherait absolument qu’il devienne ensuite, le temps et la chance aidants, le membre raidi d’une « avant-garde » officielle ? Je suis sûr que M. Ulrich est capable de transposer cette situation, je suis sûr qu’il connaît des gens qui ont pu autrefois tenir des positions politiques plus ou moins proches de la sienne, et qui sont depuis « passés à l’ennemi » (vous voulez des noms ?), et je suis même sûr que M. Ulrich ne manque pas une occasion de « dénoncer » les nouvelles positions de ceux-là, ce en quoi il a probablement raison. Mais de toute façon, je le redis : nous n’avons pas « dénoncé » ce que M. Ulrich prétend que nous avons dénoncé, et dès lors son argument, non pas se relativise, mais tombe, tout simplement. Je poursuis :

L’argument est toutefois relatif. Plusieurs des compositeurs signataires de la première pétition sont passés eux-mêmes par les scènes rock ou autres, et l’on ne saurait par ailleurs tenir les musiciens pensionnaires de la Villa, ces dernières années, pour des gardiens sourcilleux d’on ne sait quelle orthodoxie musicale, quand il s’agit au contraire des compositeurs les plus novateurs d’aujourd’hui, dont nous avons d’ailleurs évoqué les œuvres ici même, à plusieurs reprises.

Je commenterai le reste de la phrase de façon très simple : M. Ulrich dit qu’« on ne saurait tenir » les compositeurs anciens pensionnaires de la Villa Médicis pour une « avant-garde orthodoxe » (soit dit en passant : il peut y avoir des effets d’orthodoxie sans que la peut-être inévitable officialisation de la doxa correspondante ne prenne la forme d’une officialisation institutionnelle d’État ; et il peut y avoir des soutiens officiels et institutionnels d’État sans qu’automatiquement la diversité des artistes soutenus soit immédiatement réductible à une othodoxie, même si l’on peut craindre en effet quelques effets doxiques… relisez donc Subversion et subvention, cher M. Ulrich, je vous assure que son auteur, Rainer Rochlitz, est politiquement compatible avec vos positions « de gauche »). J’en conviens aisément : « on ne saurait » les tenir pour cela, et c’est d’ailleurs pourquoi nous ne l’avons pas fait. On aurait mal compris, d’ailleurs, que les compositeurs anciens pensionnaires de la Villa qui ont signé notre texte aient fait une telle chose.

J’en profite pour donner un conseil à M. Ulrich, quant à la rhétorique argumentative : à supposer que nous ayons dénoncé ce que nous n’avons pas dénoncé, à supposer que l’on puisse confondre sans reste orthodoxie et officialité, à supposer que l’on puisse ne pas se soucier de l’inévitable discrépance entre la position que traduit un texte et ce que « sont » certains de ses signataires, à supposer enfin que les compositeurs qui sont passés par la Villa ne soient pas « les gardiens sourcilleux d’on ne sait quelle orthodoxie » (je suis prêt à accorder du crédit à cette dernière hypothèse, à cette dernière hypothèse seulement), alors les arguments de M. Ulrich ne relativiseraient pas les nôtres (je veux dire : ceux qu’il nous prête), bien plus, ils les réfuteraient.

J’aborde le dernier paragraphe de l’article :

Polémique donc et les deux pétitions, quoi qu’on en pense, sont soutenues par des signataires tout autant respectables.

Il y a eu polémique, j’en conviens ; chacune des deux pétitions ont des signatures « respectables », j’en conviens aussi puisque je respecte beaucoup de gens, y compris le plus souvent les gens avec qui je suis en désaccord dans un débat. Mais quand même : qu’est-ce que cet argument petit-bourgeois de la respectabilité a à faire avec tout ça ? Qu’a-t-il à voir avec ce que l’on peut « penser » de l’un ou l’autre texte, de l’une ou l’autre pétition ? Depuis quand L’Humanité se soucie de ce genre de valeurs, la respectabilité ? Je trouve l’argument de M. Ulrich, ici, son argument de la respectabilité des signataires de l’une et l’autre pétition, bien relativiste, à vrai dire. Mais ce relativisme ne sert peut-être, pour M. Ulrich, qu’à se donner une apparence d’impartialité dans le débat, pour préparer le jugement final de son article, qui arrive à la phrase suivante :

Polémique donc et les deux pétitions, quoi qu’on en pense, sont soutenues par des signataires tout autant respectables. Il n’empêche que la première pétition soulève un problème plus large  : «  Nous sommes inquiets de voir la situation de l’art et de la culture se dégrader en France, [etc.] »

Ce « il n’empêche que » vient tout de suite après l’argument relativiste sur la respectabilité des signataires : cela veut donc dire que cette égale respectabilité n’empêche pas que la première pétition ait plus de valeur, soit plus digne d’intérêt et peut-être finalement de respect, que la seconde. Quelle est, selon M. Ulrich, la raison de ce plus, ce plus de valeur, plus d’intérêt, plus de respectabilité ? C’est que, prétend M. Ulrich, la première pétition soulève « un problème plus large », à savoir l’inquiétude devant la dégradation de la situation de l’art et de la culture en France, dégradation dont aurait à pâtir la musique dite « contemporaine ». J’ai déjà dit pourquoi je ne tenais pas pour légitime de considérer les récentes nominations à la Villa comme un symptôme révélateur d’une telle dégradation, je n’y reviens pas. Par contre, je ne conteste aucunement qu’il y ait, actuellement en France (et peut-être ailleurs), un « problème » assez « large », qui est la dégradation de la situation de l’art et de la culture. Et il y a effectivement motif à s’inquiéter. Nous avons d’ailleurs rappelé ce problème, nous aussi, dans notre texte, littéralement de la première à la dernière phrase. La première phrase commençait en effet par : « nous partageons l’inquiétude [je souligne maintenant : vous voyez, nous aussi nous sommes inquiets] de ceux qui redoutent que les soutiens publics aux musiques inventives et de recherche, déjà trop faibles, ne faiblissent encore… » Quant à la dernière phrase, juste avant l’envoi, elle affirmait : « La précarité [je souligne maintenant : vous voyez, nous aussi nous « soulevons le problème » de la précarité des artistes] se répand malheureusement sans exclusive de genres, chez tous les artistes en recherche. »

Je ne vois donc pas bien en quoi la première pétition aurait soulevé un problème « plus large » que notre pétition : non seulement nous sommes sensibles à ce problème-plus-large, nous le disons très explicitement d’un bout à l’autre de notre texte, mais qui plus est nous inscrivons ce problème-plus-large dans un contexte lui-même plus large que ne le fait la première pétition, puisque nous nous montrons « inquiets » non seulement du sort de la musique « contemporaine » (dont nous disons, je le rappelle, que nous l’aimons et la soutenons, et pour laquelle nous exigeons, conjointement avec nos amis de la première pétition, « le maintien et le renforcement du soutien public » — quant à ce problème-plus-large, cela aurait-il échappé à M. Ulrich, les deux textes ne s’opposent pas), mais aussi, « plus largement », du sort des autres formes de musiques « inventives et de recherche », et même encore, « plus largement », du sort de toute la création « artistique et littéraire ». J’ai mis des guillemets autour de « plus largement », pour rappeler que ce syntagme figurait déjà en toutes lettres dans le premier texte que nous avons signé.

Tenant maintenant pour acquis que ladite « seconde pétition » accorde une attention au moins aussi large, et peut-être même plus large, au problème-plus-large que M. Ulrich félicitait la première pétition de soulever, je tiens pour terminer à dire que je laisse à M. Ulrich l’entière responsabilité de considérer éventuellement que la dégradation de la situation de l’art et de la culture en France sous l’effet des politiques mises en œuvres par Nicolas Sarkozy et ses sous-fifres est un problème plus ou moins large, plus ou moins grave que, par exemple : le fait que l’on soumette à la signature et au débat public le texte d’une pétition qui s’abstient délibérément de rappeler certains éléments minimums d’information ; le fait que huit cents personnes s’empressent de signer une pétition directement dirigée contre deux (en fait trois) artistes précis, quoi qu’ils s’en récrient, et bien qu’il y ait en effet aussi, dieu merci, des problèmes « plus larges » soulevés bien que maladroitement par ladite pétition ; le fait qu’un journaliste d’un quotidien aussi important que L’Humanité rende un compte aussi falsificateur, dans un article bâclé, sans rigueur et malhonnête ; le fait que l’on tienne pour légitime de « décider unilatéralement » quels sont les musiciens dignes d’être soutenus, quels sont ceux qui ne le sont pas ; le fait que l’on pratique sans sourciller toujours les mêmes exclusions et les mêmes amalgames, depuis des décennies, pour condamner des musiques, des formes de littérature, d’art ; le fait qu’on ne s’interroge pas un instant, dans sa bonne conscience « de gauche », quand on se retrouve à mêler ses voix à celles de la vieille droite réactionnaire du Parti de l’in-nocence.

En voilà, en nombre certain, des problèmes sur lesquels il serait peut-être bon que certains se penchent de façon plus large… Mais je crains qu’il ne faille pour cela, entre autres choses, un appareil logique et argumentatif plus assuré que celui dont fait preuve M. Ulrich dans son article [3]. Ainsi, probablement, qu’un meilleur flair politique.

[1] Ah oui, tiens, au passage, je signale aussi que le même Geoffroy Drouin n’a jamais jugé utile de répondre au courriel que je lui ai envoyé dès le 9 juin. Je mentionne ceci parce que je viens de me rendre compte, en le relisant, que je lui parlais aussi de « paix ». Comme je m’étais beucoup amusé à écrire ce mail, peut-être ça amusera quelqu’un de pouvoir le lire, alors je le recopie ici :

Cher M. Drouin,

vous avez signé ces jours-ci une pétition. Depuis, vous le regrettez peut-être. Non pas que vous ayez changé d’avis, et que vous pensiez qu’il n’y a plus lieu d’appeler les pouvoirs publics à soutenir, plus et mieux qu’ils ne le font déjà, la création musicale dite « contemporaine ». Pas non plus, peut-être, par peur de vous fâcher avec ceux qui seront pensionnaires avec vous l’an prochain à la Villa. Non, beaucoup plus simplement : vous vous êtes rendu compte, parce que vous êtes intelligent, que cette pétition était très maladroitement formulée, et qu’elle était de ce fait dirigée, qu’elle le veuille ou non, *contre* deux artistes. Quoi que vous pensiez de la musique de ceux-là, vous savez quand même ce que c’est — puisque c’est votre métier — que passer ses journées à travailler pour produire de la musique. Vous respectez cela, ce travail, au moins. Et vous avez compris que cette pétition était injuste, injuste au moins pour ces deux artistes qui — vous vous êtes renseignés, depuis — ne sont ni Michael Jackson, ni Britney Spears, et ne sont pas mieux lotis que vous, dans leur défense d’un art exigeant.

Vous êtes donc prêt à signer publiquement une paix des braves, puisqu’il n’y a pas de raison de continuer à faire croire que la musique contemporaine française se sent dépositaire exclusive de la complexité, de la rigueur, bref de ce qu’on appelait autrefois « l’avant-garde »...

Votre présence visible, parmi les signataires du texte de soutien qui a été rédigé pour Malik Mezzadri et Claire Diterzi, serait un signe symbolique fort. Nous vous attendons ! Il vous suffit de répondre à ce mail, et de me manifester votre accord. (Bien entendu vous pouvez aussi convaincre tous vos amis de se joindre à ce geste... Ils sont intelligents eux aussi, ils seront nombreux à comprendre.)
Voici le texte :
http://www.tache-aveugle.net/spip.p...

bien cordialement,
dans l’attente de votre réponse,

Benjamin Renaud
département musique — université Paris 8

[2] Allez comprendre pourquoi, Gilbert Nouno préfère ces temps-ci être appelé « compositeur », tout court, plutôt que « compositeur contemporain »…

[3] pour mémoire, je reprends ici l’intégralité de l’article :

Polémique autour de la Villa Médicis

La nomination de deux de ses nouveaux pensionnaires suscite un vif débat dans les milieux musicaux autour de la vocation de l’Académie de France à Rome et de la politique culturelle de l’État. Deux pétitions opposées circulent.

La paix de la Villa Médicis à Rome est-elle perdue  ? Les nominations de ses directeurs ont souvent fait l’objet de luttes de l’ombre, mais c’est cette fois celle de deux de ses pensionnaires et particulièrement de la chanteuse Claire Diterzi, qui a suscité une bataille de pétitions. La première pétition dénonce cette nomination «  unilatérale  », prise «  sous l’effet d’une pression politique et non d’une décision artistique  ». Les rapporteurs musique de la commission concernée, dont la compositrice Édith Canat de Chizy, ayant démissionné. À mots couverts, certains évoquent l’amitié de la première dame avec la chanteuse. En réaction, une seconde pétition dénonce ce qui serait la défense d’un pré carré.

En réalité, l’affaire est à prendre au sérieux. Avec une première question  : quelle est la vocation de la Villa qui accueillit Debussy ou Berlioz et tant d’autres grands artistes  ? Pour les signataires du premier texte, en tout cas, cette décision témoigne d’un désengagement de la part de l’État à l’égard de la musique contemporaine, alors que le registre musical dans lequel s’inscrit la chanteuse touche un public déjà nombreux et jouissant d’une médiatisation bien plus large. De l’autre côté, on dénonce donc une avant-garde officielle raidie sur ses privilèges et se trompant de cible, alors que tous les musiciens issus des autres scènes musicales «  ne sont pas nécessairement de simples “divertisseurs” vivant royalement de l’industrie du disque et de la scène  ».

«  révélateur d’une démission de l’état  »

L’argument est toutefois relatif. Plusieurs des compositeurs signataires de la première pétition sont passés eux-mêmes par les scènes rock ou autres, et l’on ne saurait par ailleurs tenir les musiciens pensionnaires de la Villa, ces dernières années, pour des gardiens sourcilleux d’on ne sait quelle orthodoxie musicale, quand il s’agit au contraire des compositeurs les plus novateurs d’aujourd’hui, dont nous avons d’ailleurs évoqué les œuvres ici même, à plusieurs reprises.

Polémique donc et les deux pétitions, quoi qu’on en pense, sont soutenues par des signataires tout autant respectables. Il n’empêche que la première pétition soulève un problème plus large  : «  Nous sommes inquiets de voir la situation de l’art et de la culture se dégrader en France, le problème que nous rencontrons à la Villa n’étant qu’un révélateur d’une démission plus générale de l’État, qui se traduit également par le gel des subventions annoncées, l’impuissance grandissante des Drac (directions régionales des affaires culturelles) à soutenir les artistes, la précarité croissante des ensembles musicaux, la diminution des aides et des commandes pour les compositeurs, la disparition ou reconversion de certains festivals autrefois dédiés à la musique contemporaine, la difficulté croissante à diffuser nos œuvres sur notre territoire, l’expatriation récente de nos compositeurs vers d’autres pays où ils trouvent, plus qu’en France, les moyens nécessaires à leur subsistance.  »

Maurice Ulrich