« Musique ou dialectique » ?

au sujet d’un vieux fétiche

Ce court texte appartient à la catégorie « bloc-notes » : il fut écrit d’un jet le 8 janvier dernier, pour une très courte intervention le jour même, à l’occasion d’une séance de débat du séminaire organisé depuis plusieurs années par Jean-Paul Olive, et qui avait cette année pour thème « musique et dialectique ». Il appellerait de nombreux développements, des justifications rigoureuses, et surtout un éclaircissement quant au premier des termes de son titre : « musique » — de fait, je n’en parle presque pas... C’est donc à la fois schématique et programmatique, et à lire comme tel.

Musique ou dialectique ?

Je voudrais, dans les cinq ou six petites minutes qui me sont imparties, m’expliquer très brièvement sur une réticence, ou peut-être plutôt une résistance qui s’est imposée à moi, depuis un an ou deux, quant au mot, voire au concept, de « dialectique ». Et du même coup, une résistance, au cours d’un semestre de séminaire consacré au thème « Musique et dialectique ». Cette résistance aura été visible, audible, dans les multiples objections que j’ai essayé tant bien que mal de formuler, çà et là au cours de nos séances, alors même que j’abordais chacune d’elles en me disant : « bon, aujourd’hui je suis sage, je ne l’ouvre pas, j’écoute seulement, j’essaye de comprendre. » Et, quoi que j’aie pu me voir reprocher, je vous assure que j’ai, vraiment, chaque fois, essayé de comprendre, essayé de me laisser convaincre de la nécessité et de la puissance opératoire du schème dialectique, ainsi qu’on nous présentait les choses.

Comme certains d’entre vous le savent, c’est à Jean-Paul que je dois, depuis trois ou quatre ans, d’avoir lu, travaillé, médité, etc., Adorno d’abord, également Walter Benjamin, et quelques autres. Je ne l’en remercierai jamais assez — et je ne veux pas manquer l’occasion de le remercier, donc, ici, aujourd’hui et publiquement, une nouvelle fois. J’ai été, je suis rapidement devenu « adornien », avec ferveur et passion. Et j’ai utilisé, plus souvent qu’à mon tour, à toutes les sauces et sans nécessairement bien le comprendre, le mot « dialectique ». Je n’avais que ça, que la dialectique à la bouche. En retravaillant, il y a quelques jours avec mes étudiants, un texte sur lequel j’avais déjà fait travailler leurs prédécesseurs il y a trois ans, j’ai redécouvert mes notes d’alors, et me suis surpris d’y retrouver, partout, la « dialectique ».

Depuis ce moment-là, pour moi à la fois très proche et très lointain, j’ai découvert d’autres philosophes, que j’ai beaucoup lus, Philippe Lacoue-Labarthe dans un premier temps, et un peu après, Jacques Derrida. Là encore, comme toujours, j’y ai mis de la ferveur et de la passion, tant et si bien que je suis devenu, au grand dam de mon directeur de thèse (et de quelques autres), je suis devenu en grande partie « derridien », et je confesse, non sans honte, avoir aujourd’hui parfois aussi peu de sens critique à l’égard de Derrida que j’en avais, il y a trois ou quatre ans, à l’égard d’Adorno. Mais évidemment, ce n’est pas aussi simple, parce qu’en devenant fervent lecteur de Derrida, je n’ai pas voulu dénier ou refouler le non moins fervent lecteur d’Adorno et de Benjamin que j’étais toujours. Je me suis laissé hanter, envahir par cette tension, sans jamais parvenir — peut-être sans jamais chercher — à résoudre, à relever, c’est-à-dire à faire une Aufhebung de cette contradiction, si c’en est une. Je n’ai pas voulu d’une « réconciliation extorquée ». Voilà pour le contexte, qu’il me semblait utile d’expliciter.

Qu’en est-il, alors, de ce sujet, de ce thème, « musique et dialectique » ? (C’est un intitulé, si on le prend au sérieux, qui appartient plus à la philosophie qu’à la musicologie, même si nous sommes, ici, plus musicologues que philosophes.) Dialectique est un paléonyme, un vieux mot, un mot grec qui s’est transmis, c’est-à-dire traduit — autant dire qu’il ne s’est pas transmis tel quel, indemne, identique à soi — dans nos langues latines et dans les langues germaniques. Son usage s’est donc disséminé, en plusieurs langues, à plusieurs époques, et il est bien sûr aussi artificiel que nécessaire d’essayer d’en dénombrer les différents sens. Nécessaire, parce qu’il n’y a pas un seul sens de ce mot, son emploi chez Platon n’est pas le même que chez Hegel, mais déjà pas le même chez Platon et chez Aristote, pas le même chez Kant, chez Schelling, chez Hegel, chez Marx, pas le même chez Bloch, chez Adorno, chez Benjamin, etc. Mais ce dénombrement est également artificiel, non seulement parce qu’il faudrait faire droit à des ramifications sans cesse plus fines, distinguer l’Adorno des années 30 de celui des années 50 et 60, pour ne prendre qu’un exemple, mais aussi parce qu’Adorno, pour rester sur cet exemple, Adorno pas plus qu’un autre ne peut librement disposer du mot « dialectique », y donner le sens qu’il veut, arbitrairement, sans laisser son discours se faire hanter, contaminer par les sens, non dénombrables, que le mot a reçus au cours de la tradition. C’est plus, et autre chose, qu’une polysémie. Adorno, s’il n’est pas le seul, est néanmoins un des philosophes importants qui nous aident à penser cela, à penser le lien nécessaire et indélébile entre une philosophie et la langue dans laquelle elle s’exprime.

Adorno, donc, ne peut ni, je crois, ne veut employer le mot « dialectique » indépendamment du sens en particulier que ce mot a reçu dans l’idéalisme spéculatif allemand, par excellence chez Hegel. Ce qui ne dit en rien qu’il soit pieds et poings liés, qu’il ne puisse imprimer à ce mot une autre marque, mais il doit tenir un compte aussi rigoureux que possible de cette contrainte. Il en va toujours ainsi avec un paléonyme : on ne peut l’employer qu’avec des guillemets (visibles ou invisibles), mais la grille de ces guillemets laisse encore passer toujours plus qu’on ne voudrait, et d’autant plus si ce sont des guillemets invisibles. Le paléonyme se laisse encore lire, sur une strate au moins du texte, à travers son vieux sens, se laisse ré-approprier par ce vieux sens. (À plus forte raison, dans le cas qui nous occupe, s’il est vrai que « dialectique » était le nom du procès de ré-appropriation lui-même, du procès de ré-appropriation dans le sens.)

Mais en même temps : tous les mots sont des paléonymes, nous n’avons pas d’autres à disposition. Il faut donc bien s’en servir, mais chercher à en faire un usage aussi stratégique que possible, et, tout en tenant le compte de contraintes indélébiles, déplacer autant qu’on peut le sens, l’ouvrir, lui imprimer une nouvelle frappe grâce à une nouvelle écriture, un style nouveau. Adorno n’est pas le dernier à savoir cela, et l’usage qu’il fait et théorise d’une écriture paratactique, d’un refus de la rhétorique classique ou scolastique, d’une logique qui ne laisse pas le dernier mot à la logique formelle, etc., cet usage est partie prenante de ce problème. Problème qui se résout, chaque fois, de façon unique et précise, en fonction de diverses contraintes stratégiques, c’est-à-dire historiques, sociologiques, etc., mais aussi politiques ou « éthiques ».

L’usage que l’on fait de tel ou tel mot reçu, hérité d’une plus ou moins longue tradition philosophique et/ou littéraire, dépend donc d’une certaine justesse ou d’une certaine justice, disons de la pensée. Par exemple quand il s’agit du mot « dialectique ». Très brièvement, et beaucoup trop schématiquement : le sens dominant, aujourd’hui, de ce mot est directement hérité (disons pour faire vite) de Hegel, même si c’est souvent d’un Hegel affadi, ré-approprié, simplifié, etc. « Dialectique » reste le nom d’un procès d’identification, c’est-à-dire d’appropriation : et la relève, l’Aufhebung reste le nom-fétiche de ce procès. La nécessité de ce mouvement de ré-appropriation du travail du négatif ou de la négativité, même si elle reçoit sa formulation la plus rigoureuse avec Hegel, dépasse de loin le seul texte hégelien, texte qui est pris dans la chaîne ample et solide qui, malgré ses nombreux déplacements, a reçu ce nom, la métaphysique.

Adorno est le dernier à ignorer cela, et sait que la dialectique spéculative s’ordonne presque entièrement en vue de cette ré-appropriation. (C’est en tout cas ce que propose sa dernière philosophie.) Dès lors, on doit s’interroger sur la fidélité qui est la sienne à l’usage du mot « dialectique », dans la continuité de ses écrits de jeunesse, disons pour schématiser, hégéliano-marxistes. Je crois — vous n’êtes pas obligés de me croire sur parole mais je n’ai malheureusement pas le temps de le montrer proprement — je crois qu’Adorno, qui refuse les « réconciliations extorquées », les « synthèses » violentes et autoritaires, Adorno qui veut tenir un compte rigoureux du « non-identique », etc., je crois qu’Adorno continue de rêver à une « synthèse non-violente », à une « vraie réconciliation ». Qu’il « continue de viser, au stade de la négativité déterminée, l’utopie. » (C’est bien sûr une citation.) Autrement dit, la dialectique adornienne, en de très nombreux lieux, continue de désirer être une dialectique hégelienne, continue de désirer la relève, l’Aufhebung. Et il serait non seulement irresponsable, je veux dire politiquement irresponsable, mais aussi parfaitement idiot de lui reprocher ce désir, ce rêve, s’il est vrai que ce désir est le désir même, le désir par excellence. On ne peut, ni ne doit, y renoncer. Reste, conscients que nous sommes de l’impossibilité de le voir se réaliser, reste à savoir s’il est encore temps, aujourd’hui, de l’exprimer dans les termes qui furent ceux de l’identification et de l’appropriation, dans les termes d’une « dialectique », fût-elle « négative ».

Singulièrement, et j’en terminerai avec cela, quand il s’agit de musique, s’il est vrai que la musique, cette « nuit du philosophe », reste un des noms d’une résistance, un des noms de ce qui résiste à l’arraisonement, à l’identification, à l’appropriation « philosophiques » : au procès de l’Aufhebung, à la dialectique. Je crois que, quel que soit le lexique que j’emploie pour dire cela, je ne suis pas moins adornien que derridien en tenant ces propos. « Dialectique ou musique » : c’est le titre que j’aurais voulu donner à cette brève intervention si j’avais eu le temps de développer ma conclusion.