Genres, métissages, singularités

archives débat Médicis (6)

Le débat suscité par la petite « affaire Médicis » (1. pétition « musiques en vrac », 2. tribune en réponse sur tache-aveugle.net) a conduit à de nombreux débats, sur ces deux sites, mais aussi ailleurs. Pour mes archives personnelles surtout, et aussi pour les lecteurs intéressés, j’entreprends de republier sur mon site quelques uns des textes, courriers, commentaires que ma graphomanie a fait naître ici ou là. Il s’agit de texte signés de mon seul nom, ils n’engagent donc en aucune façon les autres signataires de la tribune (et, quand ils proposent une interprétation du texte de cette tribune, chacun est invité à aller la relire pour vérifier que je n’y projette rien qui n’y soit explicite). // 6. On poursuit... ça a commencé , , , et , on ne va pas s’arrêter en si bon chemin : suite à la réponse (reprise ici) que j’avais faite au texte de Frédéric Durieux, réponse où je contestais la « distinction » (l’opposition binaire) musique savante vs. non-savante, j’ai reçu un courriel très intéressant me faisant part de certaines hypothèses d’interprétation pour expliquer la réaction des compositeurs de « musiques en vrac » : une nouvelle fois, c’est la question des « genres » qui ressurgit — on n’hésitera donc pas à relire en particulier ça, ainsi que mon article sur François Bon et le (non-)genre « roman », pour suivre le fil... Voilà en tout cas ce que j’ai répondu, au sujet de l’opportunité ou non des « métissages », en art et ailleurs. Petit avertissement : c’est peut-être ici, à certains égards « politiques », une des interprétations les plus risquées que j’ai écrites au sujet de cette histoire, je la livre ici très prudemment comme pièce du débat (ce qui veut dire : je veux bien en débattre encore, et tenter de me justifier sur ce qui pourrait peut-être ne pas être assez clair et argumenté), et je m’excuse par avance auprès de ceux que certains parallèles tentés pourraient heurter : je demande qu’on lise très attentivement ce que j’écris, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas écrit, qu’on ne me prête pas des accusations que je ne voudrais en aucun cas proférer. J’ai essayé d’être précis et rigoureux, et je ne parle que d’une certaine strate argumentative du texte de la pétition, que je ne confonds surtout pas avec ses rédacteurs ou signataires. (Au passage, pour détendre un peu l’atmosphère pesante de mon « petit avertissement », je dédie ce courrier à Denis-Constant Martin, dont j’ai eu le bonheur de suivre il y a quelques années, alors petit étudiant en licence de musicologie, le cours de « sociologie des musiques populaires » à l’université Paris 8, et dont je n’oublierai jamais le tee-shirt, fièrement arboré le jour du premier cours, tee-shirt sur lequel était inscrit ce slogan qui ne m’a pas quitté depuis : « pas de culture sans métissages ».) Comme toujours : réactions bienvenues.

cher J.-L.,

merci beaucoup de votre message (pas du tout trop long : vous savez que je suis capable de bien pire ! je m’apprête même à le prouver à nouveau...), c’est un grand plaisir pour moi d’être un interlocuteur dans ce débat.

La question que vous soulevez est en effet un des points importants du débat — je « discutais » d’ailleurs plus ou moins de la même chose hier soir, avec Michel Thion en réponse à un de ses billets, je vous y renvoie : http://www.microcassandre.org/?p=1251, pour info. Cette question des « métissages », comme vous dites, ou du « mélange des genres », m’avait d’ailleurs occupé un peu il y a quelques années, je vous renvoie donc aussi à cet article : http://www.tache-aveugle.net/spip.p..., pour compléter l’arrière-plan de notre discussion.

J’en viens plus directement à vous répondre :
1. Je suis d’accord avec vous sur le côté peu dangereux du surmoi-à-papa de l’« intellectualisme post-sériel » (de toute façon, l’accusation d’« intellectualisme » est un des clichés de la critique réactionnaire).
2. Je suis d’accord avec vous sur l’existence d’un discours sur le « cross-genre », le « trans-disciplinaire », la « diversité », etc., ce discours existe au sein des arts, au sein des disciplines universitaires, et ailleurs encore. Je ne sais pas si ce discours constitue un « surmoi », et je ne sais pas, à vrai dire, s’il est effectivement en train de « monter en puissance » (il y a des indices qui vont dans ce sens, certes, mais c’est une tellement vieille question...).
3. Mais j’ajoute qu’il existe aussi, manifestement, un discours qui s’y oppose : là encore, dans le champ artistique, dans le champ universitaire, dans le champ politique, etc.
4. Enfin, tout à fait d’accord pour dire que la réaction un peu crispée et « parano » de la pétition « musiques-en-vrac » s’explique en très très grande partie par son ralliement à ce second discours (mais je vous laisse la responsabilité de penser que le second est engendré par le premier, qu’il n’en est que la conséquence — à mes yeux ce n’est pas aussi simple : les deux s’entre-génèrent et s’entretiennent, peut-être, disons qu’il y a des « nécessités structurelles » à leur coexistence) : cette pétition me semble même exemplaire d’une certaine variante déterminée de ce second discours. Cette variante, soit dit en passant, m’intéresse beaucoup, c’est un de mes objets de recherche, au travers des textes d’Adorno consacrés au jazz : si je dois schématiser à l’extrême (mais il ne le faut pas...), c’est une critique « réactionnaire » (je mets de prudents guillemets) provenant de quelqu’un qu’on aurait du mal à qualifier de « réactionnaire »... Et c’est un travail long et délicat, que d’arriver à expliquer précisément comment une telle prise de position peut voir le jour, par exemple dans le cas d’Adorno (je précise que j’ai été d’abord « adornien », et je continue à l’être en partie, avant de me laisser contaminer par un peu de « Derrida »).

Bref, reprenons : il y a (au moins) deux discours qui se font face, de plus aucun des deux n’est réellement homogène, les choses sont donc bien compliquées, comme toujours. Chacun de ces deux discours, s’il s’érige en dogme, comporte des risques plus ou moins grands, et est sans doute même une « catastrophe » (comme tout dogme, probablement) : pour aller dans votre sens quant au premier de ces discours, si par exemple les financements publics de l’université refusent de soutenir tel projet de recherche parce qu’il est trop « autistiquement » fermé sur une seule discipline (quelle qu’elle soit : biologie, physique, mathématiques, littérature, philosophie, etc.), c’est à peu près aussi dramatique, stupide et intolérant, à court et à long terme, que si on refuse désormais de programmer Kurtag dans un festival subventionné tant qu’il n’intègre pas une guitare électrique et une batterie dans tous les ensembles pour lesquels il écrit... D’autre part, comme l’écrivait Michel Thion hier (et j’en étais bien d’accord avec lui), on connaît tous des projets faisant se rencontrer tel et tel artistes provenants de traditions musicales différentes, et n’aboutissant pas toujours à grand-chose de passionnant. N’en reste pas moins que, quant à ce premier discours, l’idéologie qu’il porte (si c’en est une) me semble a priori plus « ouverte » que l’autre : un peu « chrétien de gauche », ok, si vous voulez... Je ne suis pas sûr, pour ma part, que ce soit réellement si « chrétien », mais je suis d’accord avec vous que c’est peu compatible avec certaines valeurs classiquement étiquettées « de droite ». (Michel Thion disait « centriste », ça m’a fait rire aussi : on naviguerait donc entre les démocrates chrétiens et les sociaux-démocrates ? Moi je n’en suis pas si sûr, mais bon...)

Reste maintenant l’autre discours, celui qui s’inquiète ou bien des « métissages », ou bien du « dogme prescriptif du métissage » — ce qui n’est déjà pas la même chose, j’en suis bien d’accord, mais je pointe parfois une « proximité », comme vous dites, entre ces deux variantes du second discours. Ce discours peut prendre des formes très diverses : la crainte du « relativisme » en arts (« si vous laissez le jazz entrer sur France Musique, c’est que vous dites que tout se vaut, etc. ») ; la défense de « la » musique contemporaine qui a des « spécificités » et requièrt donc des privilèges « du fait de son essence originaire », au nom d’une « distinction » (je ne comprends toujours pas comment Frédéric Durieux a pu tomber à pieds joints dans le piège de ce mot : à défaut de lire Bourdieu (moi non plus, j’avoue, ce n’est pas tous les jours), il n’en a pas au moins un peu entendu parler ?) dont il faut beaucoup de dénégation pour masquer qu’elle est bel et bien une « discrimination » (mais j’indique au passage que, quant à moi, je n’ai rien a priori contre le fait de distinguer ou discriminer : c’est surtout la façon dont c’est généralement fait, i.e par oppositions binaires, qui me semble problématique) ; à l’université, ça devient l’appel au « respect de l’identité des disciplines » ; en politique, c’est par exemple le discours souverainiste anti-européen, c’est le discours de tous les nationalismes, etc., etc. Il serait évidemment grotesque de prétendre que quiconque s’émeut de l’arrivée de Claire Diterzi et de Malik Mezzadri à la Villa Médicis est immédiatement en train de se compromettre avec « le pire », que c’est purement et simplement un « fasciste », ou je ne sais quoi encore. Mais je prétends, en revanche, qu’il y a bien un « noyau commun » (j’aurais voulu trouver une autre expression, celle-ci est très « métaphysique », mais bon) entre tous ces discours, qu’on peut philosophiquement démontrer l’existence de ce substrat partagé. Si je disais que ce substrat c’est « la » métaphysique occidentale depuis Platon, je serais en train de schématiser à un point invraisemblable, de réduire du divers à l’unité (et donc, je réitèrerais un des gestes les plus parfaitement « dialectiques » et « métaphysiques ») — mais n’en reste pas moins qu’il y a des chaînes argumentatives très stables et textuellement repérables, mettons de Platon à Husserl et Heidegger en passant par Rousseau, et pas mal d’autres. Pour le dire autrement, et très brutalement, tout en étant attentif à éviter les généralisations : il n’y a rien de fortuit à ce que le « parti » d’extrême-droite de Renaud Camus (« Parti de l’in-nocence », cf. communiqué n° 1071 [1]) s’émeuve des « métissages » à la Villa Médicis, et voie dans les récentes nominations la consécration de la « grande déculturation » sous le coup de l’« hyperdémocratie » et des « métissages forcés des genres comme des êtres » ; dieu merci, le texte de la pétition « musiques en vrac » n’était pas celui-là, ou bien j’aurais été nettement moins poli et courtois (ça n’a pas empêché, dans les commentaires des signataires, des dérapages du même type, heureusement peu nombreux : triomphe de la barbarie sur la culture, fin de la civilisation, etc.) ! Je dis qu’il n’y a rien de fortuit, ça veut dire simplement que je pense qu’il y a un lien précis et démontrable entre une certaine couche argumentative du texte de la pétition, d’une part, et d’autre part le discours idéologique et xénophobe de Renaud Camus et des tristes gens en son genre. Ça ne veut pas dire que je trouve la pétition « fasciste » : il faut précisément sortir des oppositions binaires (« les démocrates » vs. « les fascistes », ou n’importe quoi dans le même goût) pour arriver à penser efficacement les différences et les similarités.

Bon, je suis comme d’habitude trop long, alors je me résume : il y a, nous avons dit schématiquement, deux discours, mettons pour caricaturer à outrance le discours « métissage » et le discours « anti-métissage ». D’abord, je suis d’accord avec vous que, dans la musique, les métissages et les rencontres ont lieu, souvent plus qu’on ne le croit : de ce côté-là donc, tout va bien, ou pas trop mal. Ensuite, même si le discours « métissage » comporte des risques et peut avoir des effets indésirables (qui expliquent en partie le fait que des « gentils gens de gauche et tout et tout » en viennent à tenir le discours « marre du dogme des métissages »), je suis prêt à tenir plutôt ce discours que l’autre (tout en essayant de le tenir finement, pour éviter le dogme, le surmoi, etc.), parce que le discours « anti-métissage », même dans ses variantes les moins caricaturales, comporte encore à mon goût trop d’adhérences avec l’idéologie que je combats (en art, en politique, etc.), avec tout ce qui s’est conjugué avec « le pire », notamment au siècle passé. Sur ce point, je crois qu’il faut être absolument intransigeant, en tout cas j’essaie de l’être (ce qui ne veut pas dire que j’aurais la naïveté de prétendre que mon discours est vierge de toute adhérence « métaphysique », bien entendu ! loin s’en faut !) — mais ça ne vaut pas blanc-seing donné à toute politique qui se mènerait au nom du discours « métissage », faut-il le préciser : il faut chaque fois examiner une situation donnée, en fonction d’un contexte précis (quoique non saturable), etc.

Du coup j’en viens, pour terminer, à répondre à votre question sur la nécessité « d’un discriminant ». Je vous répondrai : non, pas un discrimant, mais des discriminants, pluriels et peut-être même non-dénombrables. Il faut chaque fois, en chaque point, oui, regarder si telle singularité artistique est de plus ou moins grande valeur, mérite plus ou moins d’être soutenue par des subventions, commandes, résidences, etc. Chaque fois, c’est affaire d’un contexte singulier. Ça ne dit pas qu’il faut oublier tous les « genres », tous les « fronts », je me méfie un peu d’un discours qui se concentrerait uniquement sur l’exaltation des « singularités » (je m’en méfiais moins, autrefois), parce qu’il peut avoir (je ne dis pas qu’il a nécessairement) pour effet de neutraliser en apparence un champ de forces, et de méconnaître des rapports de force bien réels (et c’est bien là qu’on a besoin, au moins un peu et malgré toutes les critiques qu’on peut lui adresser, de Bourdieu, et de la sociologie). Ces effets de « champ », ces conflits entre « genres » existent bel et bien, on en a encore eu la preuve avec la récente polémique. Il faut donc apprendre à différencier, oui, vous avez raison, c’est indispensable, mais pour cela je crois pour ma part qu’il faut d’autres modes de pensée que l’opposition binaire ou dialectique (musique savante vs. populaire ; musique sérieuse vs. légère ; musique d’art vs. commerciale ; musique exigeante vs. séduisante ; musique pour le présent vs. pour l’avenir ; etc., la liste est longue... une dernière pour la route, pas la plus facile à penser : musique écrite vs. improvisée).

Voilà, je vous l’avais promis, c’est maintenant prouvé : c’est moi qui suis trop long. Je m’en arrête là, en vous remerciant pour ce dialogue, et en espérant que nous pourrons le prolonger.

bien cordialement,

Benjamin

Lire la suite de l’échange : ici.

[1] Je ne veux pas mettre de lien vers ces gens-là, mais Google pourra aider le lecteur intéressé.