débat ouvert sur lettre ouverte

archives débat Médicis (3)

Le débat suscité par la petite « affaire Médicis » (1. pétition « musiques en vrac », 2. tribune en réponse sur tache-aveugle.net) a conduit à de nombreux débats, sur ces deux sites, mais aussi ailleurs. Pour mes archives personnelles surtout, et aussi pour les lecteurs intéressés, j’entreprends de republier sur mon site quelques uns des textes, courriers, commentaires que ma graphomanie a fait naître ici ou là. Il s’agit de texte signés de mon seul nom, ils n’engagent donc en aucune façon les autres signataires de la tribune (et, quand ils proposent une interprétation du texte de cette tribune, chacun est invité à aller la relire pour vérifier que je n’y projette rien qui n’y soit explicite). // 3. Après ça et ça, je continue en mettant ici l’intégralité des commentaires que j’ai laissés au pied de la lettre ouverte : là encore, allez la relire pour reconstituer la discussion. Merci sincère à tous les partenaires de ce débat. Réactions bienvenues

9 juin 2010 18:17

chers compositeurs “actuels”,



nous sommes nombreux, vous l’aurez compris, à penser que votre pétition se trompe de cible, probablement plus par ignorance de ces musiques que par réelle méchanceté. Ce qui est triste c’est que, ce faisant, que vous le vouliez ou non, vous vous en prenez personnellement à deux artistes — oui, des artistes, des musiciens : des gens qui comme vous passent leurs journées à créer de la musique, et qui ne sont pas plus soutenus que vous ni par le marché, ni par les pouvoirs publics et institutionnels. Je veux croire que vous avez été sincères en pensant avoir affaire à des Michael Jackson et des Britney Spears, mais il se trouve qu’il n’en est rien.



Dès lors, vous comprendrez sûrement qu’un texte a été rédigé pour assurer ces deux artistes de notre soutien. Il ne s’agit pas d’un texte revanchard, loin s’en faut : nous comprenons vos inquiétudes, parce que nous connaissons les mêmes dans les autres secteurs musicaux et, plus largement, artistiques et littéraires — c’est un problème global. Nous voulons simplement appeler les uns et les autres — à commencer par vous, chers compositeurs “actuels” — à ne pas se tromper de cible.



Les années précédentes, en moyenne un ou deux compositeurs contemporains étaient retenus pour être pensionnaires chaque année. Cette année, il y a deux compositeurs contemporains (Geoffroy Drouin et Gilbert Nouno) PLUS deux musiciens issus d’autres sphères musicales (Malik Mezzadri et Claire Diterzi) : vous omettez ce fait pourtant simple dans votre texte. Nierez-vous que, s’il avait été connu de tous, un certain nombre de gens n’auraient pas signé votre pétition ?



Débattons, oui, débattons s’il le faut, entre gens raisonnables et de bonne foi, ce que nous savons tous être. Écoutons-nous, faisons connaissance...



Je ne doute pas que beaucoup de gens de bonne volonté pourront se retrouver dans ce texte, au-delà des clivages de genres : 
http://www.tache-aveugle.net/spi...



Nous venons de le mettre en ligne, nous espérons que les signataires en seront nombreux (mais nous ne faisons pas de concours, nous n’appelons même pas cela une pétition...), et surtout nombreux parmi les compositeurs et musiciens “actuels” de la musique dite contemporaine. Afin de montrer aux pouvoirs publics que, oui, la création musicale a besoin d’un soutien sans faille ! Tous sont les bienvenus pour vous y associer : envoyez-moi un mail, je ne suis pas anonyme...



Très cordialement,

parce que fermement convaincu que vous ne visiez pas à mal,



Benjamin Renaud,

amateur de jazz ET de musique contemporaine (ET ...)



9 juin 2010 22:03

(À Jean-Louis Agobet :)



où avez-vous vu qu’il y avait une guerre qui battait son plein ? S’il y a guerre, les musiciens « contemporains » sont les seuls à y être, et la réponse que nous avons faite ne provient pas de « musiciens des musiques actuelles », mais de gens de tous horizons... Et elle ne vise pas à la guerre, mais précisément à la paix. Vous avez donc raison, cher Jean-Louis : s’il est avéré qu’il y a eu des problèmes dans la procédure (je parle bien de « problème avérés », parce que des « pressions », ça ne veut pas dire grand-chose...), vous auriez dû tous vous battre sur ce point-là. Ce n’est malheureusement pas, pas du tout, ce qui ressort de cette pétition... Et c’est pourquoi nous avons réagi.



C’est bien parce que nous aussi aimons la musique contemporaine que nous nous attristons quand elle donne cette image.



bien cordialement,


Benjamin Renaud


9 juin 2010 22:53

@Jean-Louis

je n’avais pas vu votre premier commentaire (en effet précis !), je le découvre. Mais du coup je ne comprends pas bien : on ne peut pas reprocher à Laurent Bayle d’avoir exercé une influence sur la décision, dès lors qu’il est membre du jury... c’est son boulot, non ? — Après, s’il faut lui reprocher ses amitiés... moi je n’en sais rien, et à vrai dire je m’en fiche pas mal. Je m’y connais plus en musique qu’en intrigues culturello-politico-institutionnelles. Mais encore une fois ce n’est pas de ça que parle la pétition, et ce n’est pas sur ça que nous avons bien dû réagir...



Bref, bref : une chose qui est inquiétante, dans cette histoire, c’est voir le nombre de gens prêts à signer une pétition sans se reconnaître beaucoup dans ses termes et formulations ; une chose qui est rassurante, par contre, c’est de voir que finalement pas grand-monde qui a signé cette pétition ne l’a fait en s’y reconnaissant. C’est déjà ça, vous me direz... Mais je m’étonne quand même de la légèreté avec laquelle contresignent des gens qui se réclament de l’écriture, non ?



bien cordialement à tous,

B.

10 juin 2010 00:09

chère Clara, cher Raphaël,



je suis ravi de savoir que vous connaissez si bien ces autres musiques — si vous le dites. Certaines formulations, dans votre pétition, pouvaient faire accroire le contraire : mais c’est sans doute dû à cette rédaction « à plusieurs » ? Essayez simplement de comprendre que, du côté de ces autres musiques, on a pu prendre votre texte comme une attaque, oui, et injuste. Tant mieux si tel n’était pas votre but (je ne doute pas un instant de votre sincérité, je vous l’ai écrit dès mon premier commentaire sur ce blog). Mais tout ceci est alors d’autant plus triste, non ?...



Je suis un homme d’écriture (un universitaire), vous savez — je signe ce que j’écris, et je fais attention à ce que je signe ou contre-signe. Mais du coup, même si je me rassure en apprenant que vos intentions sont bonnes, je m’inquiète qu’un tel texte les transcrive aussi mal. C’est à ce texte que nous avons répondu, en en appelant justement aux gens dont les intentions sont bonnes pour qu’ils évitent de laisser ces bonnes intentions se trahir dans des approximations : mais c’est sans doute, là encore, dû à cette rédaction « à plusieurs » ?...



Quant à l’autre débat que vous soulevez : même si j’ai quelques idées là-dessus, je n’ai pas l’intention de vous répondre, vous dire là où je pense que vous avez raison et là où je pense que vous vous trompez, justement parce que je n’ai que cela, « quelques idées », mais pas de réelle expertise à ce sujet : mon travail d’universitaire ne concerne pas la vie des institutions culturelles en France mais, entre autres choses, l’analyse des discours esthétiques, en particulier au sujet de musiques comme le jazz. L’analyse de votre texte, par exemple : là je suis à mon affaire, là je crois savoir de quoi je parle. Assez pour le dire, l’écrire, le signer — en mon nom.



Alors ok, j’essaierai d’éviter peut-être, désormais, de vous trouver l’excuse d’une connaissance partielle des musiques autres que la vôtre (moi je revendique connaissance partielle de toute musique, y compris celle dont je suis censé être « spécialiste »). Mais la rédaction à plusieurs, non, pardon, ça ne tient pas comme excuse : ou bien vous avez signé, ou bien vous n’avez pas signé — ce genre de responsabilités ne se partage pas, il faut l’assumer pleine et entière. Ça s’appelle écrire, justement.



Nous sommes, tous, c’est-à-dire vous aussi je le sais, pour la défense de toutes les musiques inventives, et c’est finalement ça qui compte. Le reste, on l’aura bientôt oublié. Oubliez aussi vos fétiches, dites-vous qu’ils avaient manqué Ravel, déjà, à la Villa...



Sur ce, je vous souhaite une bonne fin de soirée, le plus sincèrement du monde.



B.



p.-s. : « jeu du pouvoir », « division »... ? vous êtes décidément impayables ! 
Et non, nous vous l’avons dit, ce n’est pas une « contre-pétition », pas même un « contre »-texte, non, rien de « contre ». Vraiment.

10 juin 2010 11:06

cher Philippe Hurel,



vous prenez le temps de me répondre longuement, et je dois m’excuser de n’avoir celui que d’un mot ou deux. Vous voudrez bien croire que ce n’est pas par manque d’intérêt pour ce que vous dites.



« Intolérance », « sectarisme » : vous ne trouverez pas ces mots (ou leurs équivalents) ni dans le texte que nous avons co-signé, ni dans aucun des commentaires signés de mon seul nom ci-dessus. Personne ne cherche à faire de procès d’« inculture » à qui que ce soit : au contraire, nous nous sommes beaucoup étonnés de certaines signatures, connaissant leurs parcours. Il n’y a aucune « attaque » de notre côté, je vous assure, relisez... Tout au plus un reproche peut-être, oui, un reproche amical mais ferme, ou ferme mais amical, comme vous voudrez : amical et ferme.



« Inacceptable » (je reprends votre mot), dans sa forme et dans ses termes, c’est exactement tel que nous a paru votre texte (que nous n’avons jamais confondu ni avec ses rédacteurs, ni avec ses signataires, croyez-le). Il nous a fallu le dire. Pourquoi ? Pour ceci, je vous cite : « Plutôt que de nous diviser, unissons nos efforts pour que les musiques minoritaires et exigeantes continuent d’exister dans un pays où le gouvernement s’acharne à éradiquer tout ce qui n’est pas rentable politiquement et financièrement. » — Enfin ! Je contre-signe avec très grand plaisir cette phrase... C’est exactement pour ça que nous avons voulu prendre la parole.



(Sur les modalités grâce auxquelles nous pourrons rendre efficaces ces efforts conjoints, nous aurons peut-être encore quelques débats, c’est bien normal, non ? Mais ce n’est pas grave, dès lors que ces débats seront amicaux.)



Sur le reste de vos arguments, je ne peux vous répondre maintenant, c’est un tellement long débat... long et surtout difficile, convenez-en. On ne le règlera pas dans l’espace de ces marges. Et encore une fois : il ne relève pas de mes compétences directes, et je n’aime pas m’avancer sur ce que je ne peux précisément prouver, sur ce que je maîtrise qu’à demi (c’est mon côté « scientifique », universitaire, pardon). Je passe mon tour, non pas par naïveté, ni pour me défausser de responsabilités. Il vous faudra un autre interlocuteur, ou que nous prenions le temps, vraiment le temps : peut-être une autre fois, qui sait ?



très cordialement,

content en tout cas que le débat avance un peu (mais quel gâchis pour en arriver là...),



Benjamin Renaud



p.-s. : je ne me souviens pas d’avoir entendu Malik à la télévision, ni au cinéma ou au théâtre, au restaurant, dans le métro ou l’aéroport, pas non plus dans un parking, chez mon coiffeur ou mon médecin, j’achète peu de chaussures et je ne vais plus à l’école. Quant aux radios que j’écoute (F Culture surtout, F Musique parfois) : vous voulez faire les comptes, vraiment ?... Encore une fois, ces amalgames, avouez-le, pourraient laisser croire à une connaissance trop lointaine de ces musiques ; tant mieux s’il n’en est rien...

11 juin 2010 12:30

chère Clara,



tout d’abord, je veux re-dire le plaisir qu’il y a à voir qu’un espace de dialogue est possible. Je vous en remercie très sincèrement, vous et quelques autres.



Je crois, pour ma part, que les points sur lesquels nous vous avons répondu sont bien un « débat de fond » : peut-être, à l’occasion, j’aurai l’occasion de vous transmettre certains de mes travaux universitaires à ce sujet ? Puisque vous êtes lectrice de Foucault et Deleuze, ils pourraient vous intéresser. Je travaille, entre autres choses, sur Adorno, sur Derrida, quelques autres. Votre lettre, que je persiste à trouver maladroite, partage certains traits communs (dans sa matrice argumentative), avec les écrits d’Adorno sur le jazz, en particulier. Je travaille aussi sur la question du fétichisme, qui est redoutablement complexe (aussi, croyez bien que vous m’aurez mal compris, sur ce point précis ; je vous assure, aucun « glissement sémantique improbable »). Bref, oui, c’est vraiment un « débat de fond », peut-être celui-ci ne vous intéresse pas, c’est votre droit.



Mais je pense, pour ma part, que ce premier point n’est pas facilement séparable de l’autre « débat de fond », celui sur lequel vous voulez que nous nous concentrions. Je ne cherche aucunement à esquiver un tel débat, je dis juste que je n’ai pas, là, dans l’espace d’un commentaire de blog, les moyens de l’élaborer précisément — en tout cas s’il s’agit de l’aborder comme vous le proposez désormais (ce que ne faisait pas la lettre, malgré les intentions peut-être de ses rédacteurs et signataires, j’y insiste). Je l’aborde donc à ma manière, que vous trouvez oblique et fuyante. Dois-je m’autoriser d’une longue littérature (chez Derrida, par exemple) sur « l’oblique », « l’évitement », etc., pour justifier la façon dont je mène le débat ? Je suis musicologue, et (un tout petit peu) philosophe : je ne suis pas spécialiste des institutions culturelles, même si j’ai quelques idées sur la question. Mais encore une fois, le plus important : si vous me lisez bien, vous comprendrez bien que mes arguments sont tout autant sur le terrain « politique » et « institutionnel » que les vôtres.





Nous vous avons répondu sur les points qui nous paraissaient contestables dans votre lettre. Nous n’avons à aucun moment nié la nécessité de défendre les musiques exigeantes, toutes les musiques exigeantes et notamment la contemporaine, pas seulement mais y compris sur le terrain institutionnel, et nous avons dit partager certaines de vos inquiétudes : relisez, c’est présent de la première à la dernière phrase de notre texte, littéralement. Si nous nous accordons tous là-dessus, c’est bien l’essentiel, non ?



Enfin, quant à votre fiction universitaire : à vrai dire, je n’en sais rien, il faudrait avoir des éléments précis, un contexte, etc. Peut-être, le cas échéant et suivant ce contexte précis et singulier, j’aurais un mouvement de colère. S’il m’arrivait alors de contresigner un texte (ou de le rédiger : quelle différence ?), j’espère que j’aurais encore la lucidité pour m’assurer que tous les arguments d’un tel texte sont justes (et pas seulement le motif de cette colère). Si par grand malheur cela devait ne pas être le cas, et qu’un camarade — historien ou autre, peu importe : revoyez la liste de nos signataires, elle s’est encore agrandie depuis hier, regardez vous y trouverez des noms que vous connaissez bien... — qu’un camarade donc me prenait par le bras, amicalement, pour me dire : « non ça ne va pas, tu ne peux pas signer des choses comme ça, c’est injuste et tu vas blesser des gens qui ne le méritent pas... », alors j’espère que j’arriverais à comprendre que je me suis, au moins en partie, au moins sur la forme*, trompé — et peut-être même j’aurais la force de le reconnaître publiquement.



bien cordialement,

merci pour ce dialogue,



benjamin



*il y a un aphorisme de Nietzsche quelque part, je crois dans Humain, trop humain, qui commence par quelque chose comme (je cite de mémoire) : « être artiste, c’est percevoir comme fond ce que les autres appellent forme... »

15 juin 2010 11:26

cher « Anonyme » du 15 juin à 1h40,



à mon tour, je vous cite : « Vous n’avez qu’à la prendre en résidence chez vous. »



Sans vouloir relancer le débat (qui a l’air, fort heureusement, de se calmer un peu), et en essayant en tout cas de ne plus le faire porter sur tel ou telle artiste précis, dont vous avez tout à fait le droit de ne pas apprécier le travail : une grande part des malentendus, des problèmes, des conflits, dans toute cette histoire, aura probablement été que, pour certains, vous avez cru — ou disons : « laissé croire que vous croyiez, par des formulations peut-être maladroites, mais probablement dues seulement à l’écriture “à plusieurs”... » — que vous avez cru, disais-je, que la Villa Médicis, c’était chez vous. Je conçois que vous ayez pu croire cela : de fait, l’arrivée d’artistes non-issus de (ce que l’on croit pouvoir réunir sous le supposé « genre » de) la musique dite « contemporaine » est bien une nouveauté, un événement. Mais, in fine, d’où tirez-vous que la Villa serait votre chez vous ? Où sont les titres de propriété ? (Pour ma part, je n’en connais pas d’autre que le décret fondateur de 1971, et c’est pourquoi nous l’avons cité dans notre texte.)



Bref, vous m’excuserez la digression, je tenais juste à faire remarquer que, en effet, tout cela est bien affaire d’économie, c’est-à-dire d’oikonomia (en grec : la loi, l’organisation du chez-soi, de la maison, de la propriété, etc.).



Bien amicalement à tous,

je redis une fois de plus que je suis très heureux que le débat ait pu dissiper quelques malentendus (au moins avec certains), et je suis bien content, maintenant, que ce débat tende à s’apaiser...



benjamin

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