l’invention de l’imprimerie

Écrire fiction d’un monde où n’existait d’abord que cela, ce que l’on nomme dans ce monde-ci livres numériques : on les appellait seulement livres, et des tablettes de lecture électroniques : elles avaient simple nom de liseuses ; puis s’était inventé un jour — et développé si possible via gros investisseurs privés (un moteur de recherche leader, le plus gros vendeur de livres, etc.) — un dispositif technique nouveau, l’imprimante (il y avait des entreprises qui en faisaient bientôt métier : les imprimeries, et toute une nouvelle économie se dessinait), et qui consistait à projeter le contenu des livres sur un subjectile indépendant, fin, souple et détachable, auquel on avait donné un nom, le papier. On en vantait les bénéfices escomptés, et l’indépendance vis-à-vis le courant électrique et le réseau global, c’était une véritable révolution en marche, entendait-on : bientôt les livres matérialisés (et les anglophones avaient choisi p-book, pour paper-book) remplaceraient les livres, c’était certain. Il y avait même possibilité pour l’usager de s’approprier l’objet, et grâce à une cartouche insérée dans « l’imprimante », diffuser au choix une odeur de fleurs, de myrtille ou de lavande, ou bien encore de chaux (mais personne d’abord n’avait anticipé l’engouement pour ce nouveau parfum) sur le livre matérialisé. Les grandes entreprises communiquaient sur cette nouvelle interactivité, et bientôt les nouveaux convertis ne parlaient que de cela, l’odeur du papier comme ils disaient. Les écrivains les plus en pointe exploraient les nouvelles possibilités qu’offrait ce nouveau médium, et le fait qu’un texte (ils tenaient à conserver le mot) ne soit plus désormais explorable par la fonction « recherche » de la liseuse : on pouvait désormais mieux cacher au lecteur non-linéarités et contradictions dites formelles du récit, et s’émanciper de la logique traditionnelle. Combien de nouvelles pistes, de possibilités vierges pour la littérature (ce mot-là aussi, ils y tenaient encore)...

Mais voilà que quelques esprits chagrins s’inquiétaient encore : quelle escroquerie d’appeler encore livres ces nouveaux objets détachables, à qui étaient promis tôt ou tard la perte ou l’usure d’une ou plusieurs feuilles de ce papier, quel danger inconscient que de confier à ce support fragile ce qui jusque-là était si bien conservé sur les disques durs du réseau, et surtout comment faire confiance à des acteurs privés (et donc à la logique uniquement commerciale) pour tout ce qui prétendait rester dans le domaine de la culture (mais les mêmes avaient des doutes quant à savoir si les nouveaux p-books méritaient encore ce nom), et puis quelle absurdie, quant à la préservation de la mémoire vive, que s’en remettre à la seule trace hypomnésique de cette chose morte, le papier — on s’était mis à relire le Phèdre de Platon, on lui trouvait des vertus neuves, et pourtant certains osaient déjà le transférer sur ce nouveau support ! —, quand la vie du réseau avait si bien dans le passé préservé la mémoire de l’oubli. Les débats faisaient rage, et on s’offusquait que l’État puisse envisager donner de l’argent à ces nouveaux acteurs, les imprimeurs, alors que menaçait de sombrer l’ancienne dite chaîne du livre. Le plus grave, disaient parfois les réticents, ce n’était pas tant le dispositif lui-même, plus inutile que dangereux, ni le fait que certains adultes responsables puissent s’amuser avec, mais c’était pour les enfants, c’était pour l’éducation des enfants : quel monde leur transmettrait-on, quelle culture, si on leur faisait croire que l’on peut se fier à pareil dispositif, alors qu’il est si facile à un imprimeur mal intentionné de changer des mots, des phrases, des passages entiers d’un texte, juste avant de projeter l’encre sur le papier ?

On avait pourtant déjà l’exemple de la musique, la traditionnelle chaîne du disque était presqu’en faillite tandis que les nouveaux venus, les vendeurs de disques, avait su tirer profit de cette autre révolution et capter une part importante du marché, là encore c’était la logique commerciale qui avait prévalu. Et circulaient déjà, illégalement, sous les manteaux, à l’abri de tout contrôle possible par le réseau, des exemplaires pirates de musique mise sous forme de disque. On avait bien fait une loi, donné nouveaux pouvoirs aux forces de police, mais cela s’était avéré inapplicable. Allait-on attendre que même chose se produise pour les livres, et que les livres matérialisés puissent être piratés à leur tour ? Quelle garantie pourrait-on alors offrir aux créateurs, aux écrivains ? On craignait que l’invention de l’imprimerie nous fasse basculer enfin tout à fait dans cette supposée culture de la gratuité où tout le monde serait finalement perdant.

Écrire fiction de ce monde-là, où ce seraient les mêmes que dans ce monde-ci qui freinent, qui râlent — et avec les mêmes arguments.