cheval double

die Aufgabe des Übersetzers

Soit donc, avant tout, en premier lieu ce fragment de littérature à son plus haut, cette prose ultra-courte de Franz Kafka, texte clos en une phrase seulement :

Wenn man doch ein Indianer wäre, gleich bereit, und auf dem rennenden Pferde, schief in der Luft, immer wieder kurz erzitterte über dem zitternden Boden, bis man die Sporen ließ, denn es gab keine Sporen, bis man die Zügel wegwarf, denn es gab keine Zügel, und kaum das Land vor sich als glatt gemähte Heide sah, schon ohne Pferdehals und Pferdekopf.

(... et se rendre compte, en écrivant, là, que ça y est, on le connaît par cœur complètement, le texte.)

Soit, ensuite, l’idée géniale de Christine Bauer d’un regard pluriel sur le texte, et la blogosphère littéraire qui s’en empare, en vingt-quatre heures une trentaine — mais ce n’est pas fini ! — déjà de traductions, variations, détournements : tout le monde d’un coup parle cheval.

Le jour même, j’en cause à ma partenaire de traduction, on se met au travail chacun de son côté, elle qui est à Berlin cette semaine (et qui n’a pas que ça à faire), moi à Paris (en principe, non plus). Car c’est, oui, d’une « simple » traduction qu’il s’agira de notre part : non pas par manque d’inventivité, mais parce que l’infinie réserve d’un tel texte, si court soit-il, appelle une infinité de traductions. Il y a, comme dit Walter Benjamin, un appel du texte, une prétention et une exigence, un Anspruch auquel on se doit de répondre : là est la « tâche du traducteur », die Aufgabe des Übersetzers, s’acquitter de la dette qu’on a — toujours déjà — contractée auprès du texte. — Nous sommes requis. Et peu importe qu’il y ait déjà tant et tant de traductions de ce texte-là ; pour ma part, je sais ce qui me requiert avant tout : c’est la répétition finale « schon ohne Pferdehals und Pferdekopf », que tous les traducteurs ou presque se croient obliger de supprimer ou de réduire en français, et que je veux, moi, garder absolument. ... sans cou de cheval et sans tête de cheval déjà. Depuis Berlin, cela ça se savait déjà — c’est qu’elle me connaît un peu, ma co-traductrice, et notamment ma tendance maladive à la littéralité, on a l’habitude travailler ensemble —, elle m’écrit : « bien sûr, je savais que tu tiendrais au cheval double. »

C’est à partir de là, à partir de ce cheval-double que l’on construit alors le reste ; un parti pris : une grande « littéralité », un respect de la simplicité du lexique de Kafka, et du rythme ; un but : faire que cette littéralité heurte (au moins un peu) le « français-normal », qu’elle fasse trembler la syntaxe. (Walter Benjamin, dans son fameux essai, nous enseigne que la traduction d’un texte, d’un texte littéraire ou sacré surtout, doit augmenter la langue d’arrivée : il ne s’agit pas, surtout pas, d’essayer de fondre Kafka dans du français-normal — à supposer qu’une telle langue existe, une, identique à soi —, d’oublier qu’il s’agit d’une traduction.) Ce qui est toujours passionnant à travailler à deux, c’est que, tout cela, ainsi les nombreux choix très précis et toujours difficiles qu’on doit faire, tel mot ici plutôt que tel autre, telle construction syntaxique qui privilégie tel sens plutôt que tel autre, et l’impossibilité qu’on rencontre à chaque membre de phrase de rendre tout des virtualités de l’allemand, du texte initial, tout cela on se retrouve à l’expliciter pour en débattre avec l’autre. Je ne vais pas ici rendre compte de tous ces choix et tenter les justifier, la discussion en appartient à l’archive privée ; mais à l’archive publique appartient le remerciement, à ma co-traductrice : plaisir toujours à travailler ensemble, à partager cela — et le reste.

Voici donc, envoyée à l’instant pour participer (un peu en retard...) à l’élan général, notre version :

Si on était seulement un indien, prêt aussitôt, et sur le cheval qui cavale, et de travers dans l’air, toujours encore on tremblerait bref au-dessus du sol tremblant, avant qu’on laisserait les éperons, car il n’y aurait pas d’éperons, avant qu’on jetterait la bride, car il n’y aurait pas de bride, et à peine on verrait la terre devant comme lande tondue ras, et déjà sans cou de cheval et sans tête de cheval.

[traduction alice volkwein & benjamin renaud, juillet 2009]

p.-s. : Les trente textes, ceux des autres, allez les retrouver donc sur le blog regard au pluriel de Christine Bauer, les feuilleter en Calaméo grâce à François Bon et publie.net, ou même télécharger le pdf pour iPhone ou liseuse chez François, là encore grand merci à lui ! Et faire un tour au passage chez Arnaud Maïsetti, et sans doute encore j’en oublie...