le très beau gris des soirées d’hiver

« (...)
ou encore celle de l’excitation provoquée par la découverte de lieux inconnus, lorsque pour la première fois je descendis les escaliers qui permettaient d’accéder au bas du boulevard Tellène. Ou bien je pourrais évoquer tous les gris que j’aimais et qui ont disparu, aujourd’hui remplacés par d’ineptes couleurs éclatantes, le gris du costume de mon père lorsqu’il rentrait le soir du travail après avoir garé à l’entrée de l’impasse sa Simca
grise
immatriculée 26 CH 13 qui souriait de sa calandre dentée, le très beau gris des soirées d’hiver devant la télé en noir et blanc où un présentateur vêtu de gris succédait au gros ours de la nuit, tous les gris des photos de cette époque, et les différentes nuances
grises
du goudron de l’impasse, au fond de laquelle se tenait notre maison
grise
très vite sombre le soir, avec à l’intérieur une chambre en L obscure et sans fenêtre que j’aimais, c’est là que j’ai grandi. »

Christian Garcin, J’ai grandi, Gallimard, p. 18-19.