Petites affaires privées

Conversation, comme entre deux portes, il y a quelques jours avec un ami. Lui qui, non pas s’emporte contre, mais se désintéresse en tout cas des « petites affaires privées », celles de quoi est faite la mauvaise littérature, toute cette mauvaise littérature que l’on perd parfois son temps à lire. Et qui cela intéresse, en effet, que tel auteur veuille écrire telle ou telle chose pour s’expliquer seulement avec lui-même, ou avec ses proches ? Qui cela intéresse, si ce n’est que cela ? Mais la question est au cœur de mes réflexions sur ce que c’est qu’écrire ; et depuis longtemps, non pas seulement depuis quelques mois que je gravite beaucoup autour de tel ouvrage qui en fait son thème premier, La carte postale, mais depuis bien avant : depuis que j’ai compris qu’écrire, pour moi, passe nécessairement par ce qui semble n’être presque que cela, que des petites affaires privées — qu’elles le soient vraiment, d’ailleurs, ou bien que je les mime, sans rapport direct avec tel ou tel contenu « autobiographique » ; que je les crypte plus ou moins visiblement, ou bien que je les laisse, impudiquement, visibles à tous, lisibles par tous et par personne. Il s’agirait de ce que tel autre appelait « effets d’intime », dans l’écriture littéréticulaire ou ailleurs. Je voudrais avoir sous la main, pour mieux élaborer ma réflexion, tel livre portant sur la littérature et le secret, l’épreuve du secret, mais ce livre j’ai dû le prêter récemment, il me fait défaut. À défaut donc de celui-là, je re-feuillète tel autre qui est sur ma table de travail ces temps-ci : Benjamin et son ange. Gerschom Scholem y décrypte les nombreux fils entremêlés dans un court texte de Walter Benjamin, « Agesilaus Santander », datant de l’été 1933. Ami proche de Benjamin — et le connaisseur qu’on sait de la tradition mystique juive —, Scholem livre bien sûr un témoignage irremplaçable sur ce texte. Mais le manque, le malaise presque que j’éprouve à la lecture de ce brillant commentaire, il vient peut-être justement de ce que Scholem charge, sature son analyse des petites affaires privées de Benjamin (et combien elles sont éclairantes pour lire le texte ! bien entendu il ne s’agit pas de nier cela), mais ne porte aucune attention visible à la forme : à cette irruption de l’adresse à la seconde personne, par exemple, à la dernière phrase du texte — la puissance de ce procédé qui je crois contient beaucoup de ce que ce texte exerce de fascination sur moi. Ou encore, autre des lectures récurrentes du moment : l’événement de ce 20 juillet 1944, en quoi, comment Maurice Blanchot parvient-il à ne pas en faire une petite affaire privée, à en faire l’un des textes « les plus admirables qui soient dans la littérature de notre temps » (Lacoue-Labarthe dixit) ? La problématique est immense bien sûr, que l’on aborderait peut-être sous l’angle du témoignage, infiniment complexe. Je reparlerai sans doute bientôt avec mon ami, de ses petites affaires privées, des miennes, de ce qu’on en fait lui et moi. Je reparlerai sans doute bientôt, avec lui, avec moi, avec d’autres — avec les anges.

Dans l’attente donc, je relis, Demeure.