Avec un peu de retard

le (contre)temps, le vrai ?

Il s’agit de faire vite. Toujours : faire plus vite. Comme si nous étions, éternellement, pressés, toujours plus pressés. En retard — en retard, peut-être.

Dans Wozzeck, de même, d’un bout à l’autre ils ne font que courir, tous, mais courir à l’inéluctable, le savent-ils. Par exemple (mais est-ce un exemple, un simple exemple ?) : Jetzt muß ich fort, s’excuse Wozzeck au près de Marie à l’acte I ; Aber ich muß fort, puis encore Ich muß fort, reprend Marie qui ne comprend plus ce que lui dit Wozzeck (— Was sagst Du da ? — Nix.), deux actes plus tard.

Hier j’écrivais à une amie, au sujet d’une série de coïncidences ou, pour le dire plus précisément, une série de non-coïncidences : « tu vois, le monde entier a vingt-quatre heures de retard ! » (Et de là, croire, parfois : Die Welt ist fort.)

Un autre ami, qui me lit et que je lis, nous a quitté l’autre jour trop tôt au restaurant, en avance, parce qu’il était en retard. Lui a fait de ce mot : contretemps, un nom propre, le sien ou, pour le dire plus précisément, celui (c’est-à-dire : l’un de ceux) de son écriture. C’est loin d’être la même chose — loin combien ? aussi loin que le monde ?

Contretemps, syncope, césure, retard, suspens — coupure : combien de noms pour le dire ?

Contretemps, c’est le thème : d’où la série d’aphorismes, et la nécessaire référence au cercle des noms en ‘o’ dont parle Jacques Derrida dans « L’aphorisme à contretemps ». En retard, en retard réciproque, c’est ce qui les aura perdus, c’est ce qui les aura sauvés, eux deux, « Romeo » et « Juliet ». Guillemets parce que revient la question du nom, par exemple (mais est-ce un exemple, un simple exemple ?) : that which we call a rose...

Je ne saurai jamais, j’avais été lui demander pourtant mais trop indirectement, et j’avais eu une réponse évasive : cette jeune metteuse en scène, qui avait mis les deux dernières pages de L’arrêt de mort dans la bouche de son Roméo, dans la crypte, presque à la fin de la pièce, avait-elle pensé, parmi tout ce qu’il y avait à penser et qui justifiait le rapprochement, avait-elle pensé à la « rose par excellence » qui traverse le texte de Maurice Blanchot. Elle est pourtant là, juste là.

C’est aussi, c’est encore, une sorte de contretemps ou de retard qui organise l’événement singulier que le même Maurice Blanchot rapporte dans L’instant de ma mort, texte qui ne me quitte plus, non plus que ses grands commentaires, depuis bientôt un mois, depuis en particulier que j’ai acheté et lu Préface à La disparition, et depuis tout ce qui s’y associe désormais. Et ce fragment arraché à la dernière phrase, en boucle : Seul demeure le sentiment de légèreté...

Je sais qu’une amie, qui ne me fait pas lire ce qu’elle écrit dans ces moments-là, se trouve incapable, hors sa correspondance, d’écrire jamais « je » pour parler d’elle (d’« elle »). À chaque fois qu’elle ma parlé de cela, je lui ai répondu en citant cette phrase de Philippe Lacoue-Labarthe : « Il n’y a pas d’écriture, ni même de discours en première personne — jamais, parce que toute énonciation est abyssale. » Chaque fois, je lui ai répondu, mais parfois seulement dans ma tête, je ne sais même plus si une seule fois je lui ai dit cela à haute voix, ou bien par écrit.

La phrase en question, que j’ai citée souvent, ici ou là, provient d’un texte ancien de Philippe Lacoue-Labarthe, « L’écho du sujet ». Texte au sujet du rapport entre « auto-biographie » et hantise musicale, au sujet d’un certain « désistement » du « sujet ».

C’est encore la question du nom. Jacques Derrida fit un jour don à son ami Philippe Lacoue-Labarthe d’un nom, d’un mot. Un mot seulement (Nur ein Wort, justement oui : il est question de hantise musicale, je n’ai pas fait exprès). Jacques Derrida écrit : « Lui, il use parfois du verbe désister, du nom désistement. Suivant des raisons qu’il me faudra éclaircir, je propose désistance, qui pour l’instant n’est pas français. / La désistance, c’est l’inéluctable. »

Dans « L’écho du sujet », de même que dans « Typographie », Philippe Lacoue-Labarthe se sert, donc, du verbe désister (qui n’est pas le « se-désister », seule forme reçue dans le français « normal »). Par exemple (mais...) : « Ce qu’engage à penser Reik, autrement dit, c’est que le sujet “désiste” d’avoir à s’affronter toujours au moins à deux figures (ou à une figure au moins double) et qu’il n’a quelque chance de se saisir qu’à s’immiscer et osciller entre figure et figure (entre l’artiste et le savant, entre Mahler et Abraham, entre Freud et Freud). »

Il y a quelques jours, j’avais en tête, qui me « hantait », un lied de Gustav Mahler, que pourtant je n’avais pas réécouté depuis longtemps : Ich bin der Welt abhanden gekommen... Assez curieusement, la mélodie de ce lied se mêlait en moi, un peu confusément, avec un autre passage du même Gustav Mahler, avec telle mesure précise de l’Adagietto de la cinquième symphonie, que j’écoute (et pianote — enfin, j’essaie) souvent depuis quelques mois. Depuis, j’ai réécouté, plusieurs fois, le lied, j’ai tendu mon oreille infirme pour en saisir le sens des paroles. Et il s’agit encore, plus ou moins, d’une absence au monde, ou bien d’un absentement du monde. D’une désistance, peut-être — je ne suis pas sûr. (Mais je ne crois pas, pourtant, souscrire facilement auxdites paroles.)

J’use parfois ainsi, sans prendre de grandes précautions (pourtant nécessaires, j’imagine), sans la rigueur qu’il faudrait pour justifier l’emprunt et honorer la dette, du mot désistance, de la forme non-réflexive du verbe désister. On pourrait en relever les traces, sans doute, sur ce site.

Hier, dans un contexte pourtant supposé un peu trivial, j’ai écrit, j’ai écrit que je désistais. On m’a questionné. On a voulu comprendre. Mais comment répondre de, comment comprendre, expliquer, (se) réapproprier en somme ce qui est précisément le défaut ou la défaite du sens, du propre, de l’identification ? Alors j’essaie de répondre, comme ça, indirectement, par ricochets.

La désistance est peut-être toujours une affaire de ricochets ; oui mais le ricochet finit toujours à l’eau, c’est inéluctable, alors qu’il en va avec la désistance de tout autre chose. (Ce sont les deux dernières phrases de la préface de Jacques Derrida : « La césure coupe le souffle. Quand elle a de la chance, c’est pour donner la parole. »)

Ce matin, pour essayer de répondre, donc, entre autres choses j’ai relu « Désistance », la préface que Jacques Derrida avait écrite pour Philippe Lacoue-Labarthe. Je tombe sur une citation de ce dernier, et c’est peut-être une traduction de la désistance :

« cet inévitable retard du “sujet” sur “lui-même” ».

Pendant que je m’affairais à tout cela, à m’expliquer avec moi-même ou avec les autres, je n’ai pas eu le temps d’avancer dans ma relecture de Béliers, texte pourtant bref de Jacques Derrida. Mais sans l’avoir relu encore, je me souviens du dernier vers du poème de Paul Celan qu’il y commente, et je me souviens du vers de Friedrich Hölderlin par la citation duquel Jacques Derrida termine son commentaire. Mais c’est en somme ce que je voulais écrire en réponse, en y prenant le temps, c’est en somme ce que je voulais te dire.

Die Welt ist fort, ich muß dich tragen. (Paul Celan)

Denn keiner trägt das Leben allein. (Friedrich Hölderlin)