Le pire nous serait épargné

« On ne se trompe pas quand on n’a pas le premier mot pour justifier les extravagances auxquelles on entreprend immédiatement de sacrifier. Ils viendront après, s’ils viennent jamais. Ce qui serait bien, ce serait qu’on les trouve écrits à la surface des choses, gravés dans le marbre, en capitales, comme aux ruines de Rome, ou seulement griffonnés dans un coin, sous la poussière, la mousse, les toiles d’araignée. On parcourrait paisiblement les chapitres de sa vie. On saurait qui, pourquoi, où et comment. On aurait la possibilité de sauter des pages, de se porter en avant afin de se dissiper, rétrospectivement, l’énigme renouvelée du présent. Le pire, qui est l’incertitude, nous serait épargné. De quel œil tranquille nous consulterions le grand livre du monde, de quelle main assurée nous tournerions les feuillets de nos jours.

Mais cela n’est pas. Ce défaut, cette absence atteignaient au suprême degré à l’endroit dont je parle, où le temps, après s’être attardé sans mesures aux heures qu’on dit passées, hésitait. Quelque chose d’inouï, de farouche s’aventurait jusqu’à nous, rôdait par les rues, invisible, nous effleurait par instants de son magique toucher. Mais c’est longtemps après, quand il nous eut emportés au loin, que nous l’avons reconnu : c’était le présent. »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, p. 50-51.