La crainte d’écrire

Georges Bataille note quelque part : « Ce qui m’oblige d’écrire, j’imagine, est la crainte devenir fou. » Mais je ne sais rien du contexte de cette phrase, je n’ai jamais cherché ; je la porte pourtant en moi depuis bientôt deux ans, comme mon bien le plus précieux (inappropriable cependant). C’est Philippe Lacoue-Labarthe qui la cite, c’est de lui que je la tiens, mais là aussi : j’ai oublié où, peut-être dans une préface à un ouvrage de Roger Laporte (je ne sais plus laquelle, il en a signé deux), mais aussi bien, je me trompe probablement, en fait je ne sais plus du tout. Je n’ai pas mes livres ici avec moi pour vérifier, et au fond quelle importance, quelle différence ? Ce qui compte, c’est que depuis que je l’ai lue, depuis que je l’ai (re)trouvée, cette phrase me requiert, me commande, m’oblige d’écrire — à en devenir fou. Ce qui m’oblige d’écrire, c’est en tout cas ce que j’imagine, c’est la crainte de devoir me rendre à l’évidence que « ce qui m’oblige d’écrire, j’imagine, c’est la crainte de devenir fou », et ainsi de suite à l’infini, l’abyme s’abyme et s’abîme, se voue à l’abîme du sens (Wozzeck : « Der Mensch ist ein Abgrund » (I, 2)). Explication sans fin, en fait et en droit, avec cette phrase qui ne dit donc pas la fin, la finalité du « écrire, pourquoi ? », mais qui dit l’injonction, l’appel, la tâche. De même que la rose (paraît-il), de même que la « rose par excellence » — that which we call a rose... —, ou la rose de personne (die Niemandsrose), écrire est peut-être sans pourquoi, sans autre pourquoi en tout cas qu’un il faut, une obligation « originairement » contractée, avant tout contrat. C’est la loi, la loi de l’écriture, mais qui comme de juste ne se présente jamais : l’injonction est d’autant plus forte qu’on ne sait d’où elle vient, qu’elle vient des ombres (c’est l’« effet de visière », comme dit Derrida à propos du spectre dans Hamlet). Il faut être attentif à la syntaxe très précise de la phrase de Bataille : il ne dit pas, surtout pas, quelque chose comme « j’écris pour ne pas devenir fou », mais : ce qui m’oblige d’écrire, j’imagine, est la crainte de devenir fou ; ce qui m’oblige d’écrire, j’imagine, est la crainte de devenir fou ; ce qui m’oblige d’écrire, j’imagine, est la crainte de devenir fou. L’accent se déplace et circule à l’infini entre les différents syntagmes de la phrase, jusqu’à en inquiéter les contours, il faut en suivre tous les plis et replis. La première fois que j’avais cité cette phrase, dans un texte qui se trouve aujourd’hui publié sur ce site internet, j’avais ajouté : « Je crains de devenir fou — peut-être je crains, également, de ne pas ou plus l’être ? » Impossible pour moi de faire plus que entrevoir ce qu’alors j’avais voulu-dire, ce qui me reste demeure très obscur. J’en relève néanmoins la trace. Il y a quelques temps, dans un autre texte un peu fou qui se trouve au même endroit — texte dont je ne saurais dire s’il avait statut de fiction, d’essai ou d’autre chose, texte qui (entre autre) tentait d’interroger ce que peut être le statut d’un texte —, j’avais inversé la citation de Bataille et on pouvait lire, sous ma plume ou celle d’un narrateur fictif : « Ce qui m’oblige de devenir fou, j’imagine, est la crainte d’écrire. » Il y avait sans doute, de ma part, le goût pour la formule et pour la crypte, pour ce qu’on croit pouvoir appeler tranquillement « le jeu » ; mais aussi bien, très probablement : pas seulement. Impossible bien sûr, là encore, de m’en expliquer plus. Aujourd’hui, je me débats avec ce texte-ci, dont le principe serait à peu près : « ce qui m’oblige d’écrire, j’imagine, est la crainte d’écrire », texte qui ne dit rien ou presque, à défaut de parvenir à dire ce rien — qu’il y a, das es gibt, qui (se) donne ou que « ça » donne. Disant cela, je ne dis encore rien je crois de ce qui donne pourtant son titre à ce texte : la crainte d’écrire. Mais cela peut-il se dire, s’écrire ? Pardon, tout ceci est insensé, je fais ce que je peux. J’ai perdu les mots à mon tour, je suis moi aussi wortlos (... Ô Wort, Du Wort, das mir fehlt... (Schönberg, Moïse et Aron, ce sont les derniers mots sous lesquels est écrite la musique — le reste n’(est) pas chantable et pourtant)), mais peut-être ce rien ou ce vide n’est pas ce qu’il y a de plus mauvais (Dies Vakuum aber ist nicht das schlechteste...). Il ne me reste rien, il me reste rien, des ombres seulement (les « miennes », c’est-à-dire aussi bien « les tiennes », avant tout toi défini — les autres, les puissances-autres (Proust/Cixous)). Il ne me reste plus qu’à me, c’est-à-dire qu’à te prendre au mot.

I take thee at thy word... (Une promesse, alors.)

Le lendemain du jour où j’ai rédigé ce semblant de texte, de façon apparemment « fortuite » (je crois), je relis un petit fragment de Benjamin, Agesilaus Santander, que j’ai lu, avec le commentaire de Scholem (Benjamin et son ange), il y a quelques semaines. J’y retrouve le « procédé » dont j’use, peut-être un peu artificiellement, ci-dessus : l’irruption, à la toute fin du texte, à la dernière phrase ou presque, du tu de l’adresse. Je m’inquiète un peu, je ne sais pas, j’ai peut-être beaucoup, trop abusé de ce genre de procédé ces derniers temps, de ces effets de destination, et cela me terrifie tant, l’idée d’avoir été ainsi secrètement agi peut-être, que je n’ai même pas le courage d’aller y vérifier.