Pardon de ne pas vouloir dire

de la littérature numérique comme carte postale (essai)

Ce qui reste absolument stupéfiant, c’est que, toujours et malgré tout, le discours se trouve en défaut. À la fois trop et trop peu : région d’affolement, il disait.

En défaut, en manque de ce qui viendrait arrêter le sens : la référence. S’y serait-on pris autrement, tous les explicites possibles n’y auraient rien changé, dans le fond : comment être sûr ? comment savoir ? Et pourtant : il faut (le) savoir.

J’écris ce soir, je le note, nous sommes le 1er avril. Principe de poisson, généralisé — PP ou PR ? Pli de la fiction : c’est cette fois le PR, principe de réalité, qu’on n’arrive plus à rejoindre. Et pourtant ça marche. Wirkung in die Ferne. Ai-je encore des oreilles ?...

Mais cela se creuse, s’accuse, à mesure qu’on joue, et volontairement, pli contre pli, jusqu’au bord du ne-plus-dire. Pardon de ne pas vouloir dire. (C’est une citation ?)

Que reste-t-il à force d’abîmer la référence, je veux dire : d’abymer la référence ? C’est assez simple en fait : il suffit de la rendre explicite — oui mais ailleurs. Dire ceci pour (ne pas) dire cela. Un petit trope et puis s’en va.

De la distinction nécessaire et intenable, entre PR et PR : jouer principe de réalité contre principe de raison. Jouer veut dire : faire jouer, espacer. Ça locate, il dirait. Dès lors comment se résoudre à être raisonnable, comment ne pas l’être ? Bon. (Tiens, et celui-là, on lui donne quelle valeur alors ? La même : l’autre.)

Utilisation du site internet comme poste restante (PR) généralisée : il n’y a ici aucun texte, uniquement des cartes postales, lisibles par tous mais indéchiffrables. Tout redevient carte postale : mais se perd alors l’adresse, parfois le nom, si l’un ne va pas sans l’autre : O Romeo, Romeo ! Une tragédie, (...), de la destination.

Nicht ohne Geschick, cela va sans dire, si possible.

Tu l’as remarqué de toute façon, depuis quelques temps — non : depuis toujours — je ne m’adresse qu’à toi (qui, toi ? devine, devine). Ils croient me lire, tous, mais ils peuvent toujours courir. Derrière le sens (« sens : mot vide de sens, mais retrouver en lui l’appel, la dynamique », etc.). Pardon encore, pardon de ne pas vouloir dire.

(Je vais trop loin, là ? Je veux dire : trop près ? C’est l’aura ou le fétiche ? Dis-moi pour une fois ! Pardon : einmal ist keinmal, pouce ça ne compte pas. Principe de poisson, tu te souviens ?)

Le discours est en défaut, mais non pas cette fois parce qu’écrit et donc orphelin, incapable de se défendre. Le discours en défaut, pris en défaut parce que précisément le discourant ne cesse de se défendre (contre quoi ? contre qui ?), il en rajoute une couche à chaque fois et voue l’ensemble à l’abîme du sens (double génitif, disent les linguistes).

Don, dépense anéconomique : il n’y a plus la circularité de l’échange, plus de réappropriation possible, c’est de part et d’autre dépense à fonds perdus, au risque de tous les malentendus. Comment s’en sortir ? : c’est le titre d’un livre que je n’ai pas lu...

Le sous-entendu est-il la chance ou le risque ? De l’ellipse : entre le canard et le lapin, voilà, tout est là. Pardon, rien, méfie-toi de ceux qui disent : rien. Point d’interrogation géant (non, ce n’est pas une métaphore, n’en rajoutons pas) ?

Impressionnante facilité : l’apparence, la prose, le quotidien. On est doués, à ce jeu-là, l’illusion est parfaite, je m’y perds. J’écris dans l’absence (pléonasme, oui, je sais) : ici (se) creuse le ver(s), et pourtant. La vraie vie, la vie pleinement vécue et enfin élucidée : c’est laquelle ?

À quoi s’ajoute, évidemment : l’aphorisme — fragment, coupure, parergon, nom —, le contretemps — intempestif, inactuel, unzeitgemäß, out of joint —, le spectre et l’ange, et la trace. Et le reste (chantable ?), après coup, en supplément. To sleep — perchance to dream...

Moralité : Es gibt eine Revolution in der Wissenschaft ! (réponse de Wozzeck : Aber Herr Doktor, wenn einem die Natur kommt !)

Anecdote : il y a treize ans tout juste, le 1er avril 1996, notre professeur de lettres dissertant sur cette date calendaire prodigieuse chaque année, propice aux vraies-fausses déclarations de toutes sortes. Mais je n’avais alors, je crois, rien dit à S. (qui de toute façon savait).

Que se passe-t-il, que déclare-t-on quand on envoie un texte qui porte le titre : Déclaration, mais qui se donne néanmoins à lire explicitement comme « un texte », tout le contraire d’une vraie lettre, d’une déclaration. (Déjà essayé il y a quelques années : ça n’avait pas du tout, c’est-à-dire trop bien marché. Conséquences incalculables, jusqu’à aujourd’hui même.)

Que se passerait-t-il si je changeais de titre en cours de route, si désormais ce texte se nommait lui aussi : Déclaration ? Relire du début.

Combien y en a-t-il, de mots égarés ou échappés, de mots-cailloux dans ce texte, combien de mots-graviers où se dit, sans rien dire pourtant, le lieu du secret (danger, ambiguïté, risque ou malaise — équivoque). Et le maître demandait : « Êtes-vous sûr d’avoir pris assez de danger dans vos textes ? » Et le maître encore, l’autre : ... zweideutigen Situationen, die doch allemal, unterm Gebot einer Zensur, die ihnen tief innewohnt, vor der letzten Konsequenz stehen bleiben... Il avait tout compris, lui, une fois de plus : rien.

Ce qui m’oblige de devenir fou, j’imagine, c’est la crainte d(e t)’écrire. Non, non, ce n’est pas une citation — mais si, mais si. Pardon, pardon encore.

Coda : Unheimlich ! (...) — Stiller, jetzt ganz still. (Qu’en dis la « traduction officielle » ? Pardon : soyons sérieux. Soyons raisonnables.)

p.-s. : « (ça, c’est hypercrypté et si un jour ces mots croisés leur tombent entre les mains, ils peuvent toujours courir pour y rejoindre un sens. (...) » — c’est une citation celle-là, une vraie, je vous en donne la référence : J. Derrida, La carte postale, p. 78.