et tout ce qui est arrivé, je l’ai voulu

(car il y aura eu, si tôt, bien avant nous)

« Je ne puis pas exactement dire si ces paroles, ou d’autres analogues, arrivèrent jamais à ses oreilles, ni non plus dans quel état d’esprit j’ai été amené à les lui faire entendre : c’est une question secondaire, de même qu’il était insignifiant de savoir si les choses s’étaient réellement passées ainsi. Je dois seulement affirmer que cela est pour moi vraisemblable, les questions de dates mises à part, car tout a pu remonter à un moment bien plus ancien. Mais la vérité n’est pas dans ces faits. Les faits eux-mêmes, je puis rêver de les supprimer. Mais, s’ils n’ont pas eu lieu, d’autres, à leur place, arrivent et, à l’appel de l’affirmation toute-puissante qui est unie à moi, ils prennent le même sens et l’histoire est la même. Il se pourrait que N., en me parlant de ce “ projet ”, n’ait rien voulu de plus que déchirer, d’une main jalouse, les apparences dans lesquelles nous vivions. Il se peut que, lassée de me voir persévérer avec une sorte de foi dans mon rôle d’homme du “ monde ”, elle m’ait brusquement, par cette histoire, rappelé la vérité de ma condition et montré du doigt où était ma place. Il se peut encore qu’elle-même ait obéi à un commandement mystérieux, et qui était le mien, et qui est en moi la voix à jamais reconnaissante, voix jalouse elle aussi, d’un sentiment incapable de disparaître. Qui peut dire : ceci est arrivé, parce que les événements l’ont permis ? Ceci s’est passé, parce que, à un certain moment, les faits sont devenus trompeurs et, par leur agencement étrange, ont autorisé la vérité à s’emparer d’eux ? Moi-même, je n’ai pas été le messager malheureux d’une pensée plus forte que moi, ni son jouet, ni sa victime, car cette pensée, si elle m’a vaincu, n’a vaincu que par moi, et finalement elle a toujours été à ma mesure, je l’ai aimée et je n’ai aimé qu’elle, et tout ce qui est arrivé, je l’ai voulu, et n’ayant eu de regard que pour elle, où qu’elle ait été et où que j’aie pu être, dans l’absence, dans le malheur, dans la fatalité des choses mortes, dans la nécessité des choses vivantes, dans la fatigue du travail, dans ces visages nés de sa curiosité, dans mes paroles fausses, dans mes serments menteurs, dans le silence et dans la nuit, je lui ai donné toute ma force et elle m’a donné toute la sienne, de sorte que cette force trop grande, incapable d’être ruinée par rien, nous voue peut-être à un malheur sans mesure, mais, si cela est, ce malheur je le prends sur moi et je m’en réjouis sans mesure et, à elle, je dis éternellement : “ Viens ”, et éternellement elle est là. »

Maurice Blanchot, L’arrêt de mort, p. 125-157.