une personnalité encore immature conviendra mieux

« à la pointe dans la lutte des classes »

Ah ! que les clichés ont la peau dure... Des années déjà que le secteur de l’édition spécule sur l’angoisse des étudiants en classes préparatoires, publiant chaque année nouveaux manuels et recueils d’exercices dont le contenu pourtant n’a changé en rien. Voilà maintenant qu’on y ajoute, c’est dans l’air du temps, la couche « psy », et Le Monde de se faire fièrement l’écho d’une publication qui, à s’intituler La prépa sans stress !, ne s’en emploie pas moins à ressasser toujours les mêmes idées toutes faites, dont on peut sans mal juger l’effet déstressant : « Un élève qui entre en classe prépa doit s’attendre à une grande claque. » (c’est le titre de l’entretien, l’ambiance est donnée), « Dans certains cas, il peut subir des remarques extrêmement négatives et blessantes - “Vous êtes nul”, “Quand est-ce que vous partez ?” - de la part d’enseignants. », « Tout est fait pour qu’on ne puisse pas parvenir à apprendre tous les programmes. », ou encore le magnifique « En outre, une personnalité encore immature conviendra mieux à ce type d’études qu’un élève déjà aux prises avec des questionnements existentiels et qui n’aura pas la relative soumission nécessaire. »

Alors tout d’abord on ne dit pas « élève », mais « étudiant » : la prépa fait partie des études supérieures, que je sache — c’est une question, justement, de respect, et c’est habitude prise que je tiens d’ailleurs de mon prof de maths de Spéciales (a.k.a « Math Spé », c’est-à-dire la seconde année de prépa scientifique). Lequel, pas plus qu’aucun de mes autres profs, ne m’a jamais dit, ni à quiconque d’autre de mes camarades, « Vous êtes nul », ni « Quand est-ce que vous partez » ; c’était pourtant dans un de ces « grands lycées » où l’on fantasme que « la concurrence est rude » et l’ambiance « détestable ». Cela fait bientôt dix ans que j’interviens en prépa (pour faire passer des interrogations orales, les fameuses « khôlles ») et que je donne des cours particuliers à des préparationnaires, j’ai vu passer un paquet d’étudiants, plusieurs profs : je crois connaître, au moins un peu, de quoi il s’agit. J’ai vu passer, oui, des « personnalités immatures » : celles-là ne sont pas celles qui ont le mieux vécu ces deux ou trois ans de travail intensif. Je recommande, et fortement encore, la maturité. Ça aide à prendre les choses sans stress, ça aide à vivre sa prépa pour ce que ça doit être : formidable épanouissement intellectuel, et rencontre de gens passionnants. Je connais plus de gens ayant bon souvenir de ces deux ans que l’inverse.

Que les psys gardent donc pour eux leur « relative soumission nécessaire » si ça les amuse, mais qu’ils arrêtent de répandre, s’il vous plaît, ces idées reçues dégueulasses [1] sur le travail des enseignants. Ceux que j’ai connus, en tant qu’étudiant ou après, sont tous remarquables. J’imagine que je suis bien tombé : ça doit exister, comme partout, des mauvais profs. Peut-être même qu’il y a des psys bien, est-ce que je sais ?

Parmi les commentaires des abonnés du Monde, il y en a un qui écrit, ironique : « Le Monde : le journal toujours à la pointe dans la lutte des classes. » — Je contre-signe sans hésiter.

[1] J’ajoute : politiquement dégueulasses.