Le réel et la fiction

journée formation de l’Observatoire de la liberté de création, LDH

Je mets en ligne ci-dessous le texte de l’intervention que j’ai faite ce samedi, dans le cadre d’une journée de travail de l’Observatoire de la liberté de création de la Ligue des droits de l’Homme. Quoiqu’un chouilla « théorique », j’ai pris le parti de rester volontairement à un niveau assez simple de l’analyse : en particulier, je ne m’embarrasse pas d’une possible distinction entre « réalité », « vérité », etc., là où il faudrait au contraire multiplier les précautions, et différencier finement les lexiques utilisés par les différents auteurs que je passe en revue. Une des raisons, outre le fait que le propos se voulait accessible à un public très varié, est que ces différentes valeurs, la réalité, la vérité, etc., circulent et s’échangent sans cesse dans la so-called « langue courante ». Vos réactions sont comme toujours bienvenues. Tout en bas, vous pouvez télécharger le pdf du texte, pour lecture sur liseuse électronique (Sony par ex.), ainsi que, cette fois en format A4, l’exemplier et la bibliographie qui servaient de support à cette intervention.

J’ai pris le parti de ne pas donner de titre spécifique à mon intervention, et de conserver celui qui est global aux discussions de cette fin de matinée : le réel et la fiction.

« Le réel et la fiction », les guillemets s’imposent presque d’eux-mêmes, c’est nécessairement déjà une citation, tant c’est, comme vous le savez sûrement, une immense affaire, voire un lieu commun des plus classiques, un de ceux sur lesquels il pourrait sembler que tout ou presque a déjà été dit. Pourtant, c’est, il me semble, encore aujourd’hui une question extrêmement difficile et délicate. Mais faute d’en avoir vraiment le temps ici, je me contenterai, pour cette brève prise de parole, de rester en deçà de ces difficultés (nous aurons peut-être l’occasion d’en débattre ensuite, dans la discussion). Je me contenterai, pour tout dire, de me laisser ventriloquer par un certain nombre de propos, de citations, pour la plupart assez connues, au sujet de cette chose étrange qu’est « la fiction », au sujet de son rapport au « réel », citations que je vous propose que nous lisions ensemble, et que je commenterai en passant. Comme nous n’avons pas de rétroprojecteur, je vous ai préparé, sous forme de photocopies, un « exemplier », que vous devez avoir dans les mains. Par ailleurs, je vous y ai ajouté une bibliographie très succincte, avec des références qui prolongent mon propos, ou au contraire abordent des aspects que je vais laisser de côté.

Dernière remarque liminaire : bien que « musicologue » soit en effet, comme indiqué sur le programme, le « titre » qui me convient le moins mal, je ne vais pas, et je le regrette beaucoup, vous parler de musique, mais de littérature, je ne vais pas vous parler des liens entre « la musique » et la (ou les) problématique(s) qui se profile(nt) derrière ce titre, « le réel et la fiction ». Non pas, bien au contraire, que ces liens n’existent pas, ou qu’ils soient inintéressants, mais cela nous aurait d’emblée entraîné vers des questions très complexes, que j’ai estimé ne pas pouvoir articuler de façon satisfaisante dans le temps qu’on m’a déjà généreusement alloué pour vous parler.

(Ce serait à se demander, cela dit entre parenthèses, si je ne suis pas en réalité une sorte de musicologue fictif, un musicologue qui viendrait pour ne pas parler de musique — ou bien encore une sorte de conférencier fictif, qui viendrait tenir un propos qui ressemblerait, parfois à s’y méprendre, à un discours théorique, à une conférence en bonne et due forme, mais qui faute de réelle compétence ou pertinence sur le sujet, ne serait qu’une parodie, peut-être une fiction littéraire, en somme. Mais à m’excuser d’avance de la sorte, à vous adresser cette mise en garde qui vous invite à ne pas prendre mon discours trop au sérieux, à ne pas croire — à ne pas trop croire, à ne pas forcément croire — que c’est un discours réel, à faire cela j’opère, cela n’aura probablement pas échappé à votre vigilance critique, de façon extrêmement perverse : dans le même temps, d’un seul geste, tout à la fois j’en appelle précisément à cette vigilance critique contre ce que je vais dans un instant développer devant vous, qui n’est peut-être qu’une fiction littéraire, un simulacre de discours théorique, et donc dans le même temps, je pare d’avance à vos critiques, et quand vous me poserez tout à l’heure des questions sans doute embarassantes, j’aurai beau jeu de refuser d’y répondre en vous répondant : « Ah mais non, que voulez-vous que je réponde, n’allez surtout pas croire que je disais ceci ou cela sérieusement, que je voulais-dire ceci ou cela, tout ceci n’était qu’une fiction, je vous en avais averti d’emblée. » Et tout en tenant ce discours, tout en m’éxonérant de toute critique, je n’en aurai pas moins gardé la parole pendant une vingtaine de minutes. J’espère que vous me pardonnerez cette grande indélicatesse. Allez, fin de cette trop longue parenthèse, venons-en au fait.)

Mais c’est qu’en réalité, cela ne vous aura pas échappé, j’y suis déjà venu, d’une certaine façon, au fait, au sujet de mon propos : je viens d’y insister, peut-être même un peu lourdement, sur « le réel et la fiction », pendant deux bonnes minutes, dans cette fiction de parenthèse liminaire, qui était en réalité déjà de plein pied dans mon discours, et qui a fait plus qu’introduire aux questions que je voudrais, en dernier ressort, poser au sujet de la fiction. Je vais néanmoins laisser ces questions en suspens. De tout ce qui précède, je ne vais en somme pour l’instant garder que ceci : dans ce que je vous ai raconté, dans ma longue parenthèse ou fiction de parenthèse, je me suis appuyé sur la précompréhension que vous aviez déjà du mot « fiction » et de l’adjectif « fictif », avant même que vous n’ayiez eu la chance d’assister à une journée de formation de la Ligue des droits de l’Homme, journée où il est, entre autres, question de la « fiction ». Je me suis appuyé sur l’opposition que semble peut-être contenir la conjonction « et » dans le syntagme « le réel et la fiction ». Et si de fait j’ouvre mes dictionnaires — vous m’excuserez ce geste un peu scolaire, c’est ma façon de mimer jusqu’au bout, jusqu’à la parodie, un discours recevable —, si j’ouvre mes dictionnaires je trouve par exemple dans le Littré, comme premier sens du mot « fictif » : « Qui n’est pas réel. » Tout simplement. Le dictionnaire Trésor de la langue française insiste pour sa part sur ce que j’appelais plus haut une « perversité », je vous lis : « fictif : Qui est irréel, inexistant, mais que l’on tente de faire accepter comme réel. » Autrement dit, à l’opposition que pointait le Littré, qui disait en somme : « est fictif ce qui n’est pas réel, est réel ce qui n’est pas fictif », TLF ajoute la tentation, ou la tentative, de faire passer pour réel ce qui donc n’est pas réel. Et de fait, dans l’un et l’autre dictionnaire, à l’entrée du mot « fiction » on trouve, sans grande surprise, le lexique du « mensonge », de la « dissimulation », et bien sûr de la « feinte », qui provient étymologiquement du même radical que fiction. « Feindre », je vous le rappelle, c’est « faire semblant, simuler », c’est-à-dire « se rendre (faussement) semblable », « se donner l’apparence ». On pourrait suivre et analyser longuement tout ce lexique — et ceux qui parmi nous ont fait ne serait-ce qu’un peu de philo savent que derrière ce seul mot d’« apparence » se profile déjà le tout ou presque de la philosophie depuis un certain Platon. Tout cela, à l’évidence, nous amènerait bien trop loin, nous ne sommes pas là pour ça, donc je coupe court, mais je vous invite à garder ces quelques indications à l’esprit par la suite, non seulement « à l’esprit » mais aussi « à l’horizon » de ce que je vais maintenant vous dire ou plutôt, comme promis, vous lire.

J’en viens donc, il est grand temps, à mes citations, que je vais prendre en ordre à peu près chronologique, et dont nous allons très sommairement étudier la logique générale. Chacun de mes exemples aurait peut-être mérité à lui seul le tout de mon intervention, vous m’excuserez d’être un peu schématique, télégraphique, et de ne pas pouvoir rentrer dans le détail autant qu’il le faudrait. Je vous demande d’être attentif, à chaque fois, à ce qui autorise la fiction, à ce au nom de quoi la fiction est défendue. Je commence avec cette très classique, certes, mais immense réflexion sur le mensonge, la fiction et l’écriture qu’est la « Quatrième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau, dont je vous rappelle qu’elles sont écrites au soir de sa vie, entre 1776 et 1778. Rousseau commence par établir une distinction entre la fiction et le mensonge :

« Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui n’est pas mentir : ce n’est pas mensonge, c’est fiction. »

Il y va donc d’une affaire de préjudice, de justice, c’est-à-dire finalement d’une morale. Rousseau précise :

« ... tout ce qui, contraire à la vérité, blesse la justice en quelque façon que ce soit, c’est mensonge. Voilà la limite exacte : mais tout ce qui, contraire à la vérité, n’intéresse la justice en aucune sorte, n’est que fiction, et j’avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensonge a la conscience plus délicate que moi. »

Rousseau, sur la base de cette distinction, va en établir une autre, entre, je cite : « ces gens qu’on appelle vrais dans le monde » et, dit-il : « l’homme que j’appelle vrai » (vous noterez au passage le balancement syntaxique, du pluriel au singulier, et du « on » indéfini au « je », au « moi, Rousseau » : de « ces gens [pluriel] qu’on appelle » à « l’homme [singulier] que j’appelle »). Je vous lis ce passage :

« J’ai vu de ces gens qu’on appelle vrais dans le monde. Toute leur véracité s’épuise dans les conversations oiseuses à citer fidèlement les lieux, les temps, les personnes, à ne se permettre aucune fiction, à ne broder aucune circonstance, à ne rien exagérer. En tout ce qui ne touche point à leur intérêt ils sont dans leurs narrations de la plus inviolable fidélité. Mais s’agit-il de traiter quelque affaire qui les regarde, de narrer quelque fait qui leur touche de près, toutes les couleurs sont employées pour présenter les choses sous le jour qui leur est le plus avantageux, et si le mensonge leur est utile et qu’ils s’abstiennent de le dire eux-mêmes, ils le favorisent avec adresse et font en sorte qu’on l’adopte sans le leur pouvoir imputer. Ainsi le veut la prudence : adieu la véracité.

L’homme que j’appelle vrai [ici, c’est Rousseau lui-même qui souligne] fait tout le contraire. En choses parfaitement indifférentes la vérité qu’alors l’autre respecte si fort le touche fort peu, et il ne se fera guère de scrupule d’amuser une compagnie par des faits controuvés dont il ne résulte aucun jugement injuste ni pour ni contre qui que ce soit, vivant ou mort. Mais tout discours qui produit pour quelqu’un profit ou dommage, estime ou mépris, louange ou blâme contre la justice et la vérité est un mensonge qui jamais n’approchera de son cœur, ni de sa bouche, ni de sa plume. »

Pour « l’homme vrai », il en va donc ainsi : « La sainte vérité que son cœur adore ne consiste point en des faits indifférents et noms inutiles, mais à rendre fidèlement à chacun ce qui lui est dû (...). » Tout ce discours, vous l’aurez compris, se fait toujours au nom de la vérité, d’une vérité plus vraie que la vérité, que la vérité des « faits indifférents et noms inutiles ». Il y va donc d’une indifférence aux faits réels, au nom d’une vérité ou d’une réalité plus profonde, qui a ici pour autre nom : justice.

Je quitte Rousseau, j’avance un peu dans le temps, et je me tourne vers Alfred de Vigny, et vers la préface à Cinq-Mars qu’il écrit en 1827, un an après la première publication, en 1826, de ce roman historique. Cette préface s’intitule, notez-le : « Réflexion sur la vérité dans l’art ». Vigny explique ainsi sa préface :

« ... je ne puis m’empêcher de jeter ici ces réflexions sur la liberté que doit avoir l’imagination d’enlacer dans ses nœuds formateurs toutes les figures principales d’un siècle et, pour donner plus d’ensemble à leurs actions, de faire céder parfois la réalité des faits à l’Idée que chacun d’eux doit représenter aux yeux de la postérité, enfin sur la différence que je vois entre la vérité de l’Art et le vrai du Fait. »

Nous retrouvons donc ici la distinction entre « la réalité des faits », « le vrai du Fait » d’une part, et d’autre part « la vérité de l’Art », mais s’y ajoute un lexique très marqué du devoir, de la nécessité : « je ne puis m’empêcher de jeter ici ces réflexions sur la liberté que doit avoir l’imagination (...) de faire céder la réalité des faits à l’Idée que chacun d’eux doit représenter... » Quel devoir, donc ? celui de « donner plus d’ensemble aux actions », de faire parvenir les faits à « l’Idée » qu’ils doivent représenter aux yeux de la postérité. Et cette Idée, comme chez Rousseau du reste, est gouvernée par une morale, ici une sorte de morale historique :

« Mais à quoi bon la mémoire des faits véritables, si ce n’est à servir d’exemple de bien ou de mal ? Or les exemples que présente la succession lente des événements sont épars et incomplets ; il leur manque toujours un enchaînement palpable et visible, qui puisse amener sans divergence à une conclusion morale (...). »

Vigny expose ensuite en quelque sorte sa théorie de l’histoire, et décrit l’inévitable déformation des faits, dans la mémoire qu’on en a :

« Eh ! qui de vous n’a assisté à ses transformations ? Ne voyez-vous pas de vos yeux la chrysalide du fait prendre par degré les ailes de la fiction ? (...) — Et y perdons-nous ? Non. Le fait adopté est toujours mieux composé que le vrai, et n’est même adopté que parce qu’il est plus beau que lui ; c’est que l’humanité entière a besoin que ses destinées soient pour elles-mêmes une suite de leçons ; plus indifférente qu’on ne pense sur la réalité des faits, elle cherche à perfectionner l’événement pour lui donner une grande signification morale ; sentant bien que la succession des scènes qu’elle joue sur la terre n’est pas une comédie, et que, puisqu’elle avance, elle marche à un but dont il faut chercher l’explication au delà de ce qui se voit. »

Et c’est donc ainsi que Vigny justifie les infidélités que faisait son roman à l’histoire « réelle ». Je cite sa conclusion :

« L’art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa beauté idéale. Il faut le dire, ce qu’il y a de vrai n’est que secondaire ; c’est seulement une illusion de plus dont il s’embellit, un de nos penchants qu’il caresse. Il pourrait s’en passer, car la vérité dont il doit se nourrir est la vérité d’observation sur la nature humaine, et non l’authenticité du fait. » (Vigny souligne.)

Et pour finir : « il faut (...) ne demander à la muse que sa vérité plus belle que le vrai (...). »

De Rousseau à Vigny, vous l’aurez peut-être remarqué, on retrouve évidemment des traits communs, en particulier donc cette indifférence à la réalité des faits, mais par ailleurs le discours a commencé à se déplacer : chez Vigny, il faut cette indifférence — il n’est donc pas indifférent qu’il y ait cette indifférence —, il faut cette indifférence pour accéder à cette vérité plus belle que le vrai, pour perfectionner les événements sinon « épars et incomplets », pour leur donner l’ensemble dont ils manquent. Ici comme là, en tout cas, c’est toujours la vérité qui gouverne.

Nous continuons notre survol historique, et nous allons retrouver la paradoxie que nous avons entrevue chez Baudelaire, dans son Salon de 1859 :

« Je désire être ramené vers les dioramas dont la magie brutale et énorme sait m’imposer une utile illusion. Je préfère contempler quelques décors de théâtre, où je trouve artistiquement exprimés et tragiquement concentrés mes rêves les plus chers. Ces choses, parce qu’elles sont fausses, sont infiniment plus près du vrai ; tandis que la plupart de nos paysagistes sont des menteurs, justement parce qu’ils ont négligé de mentir. »

On retrouve donc encore ces deux traits : d’une part, cette pure contradiction logique, le fait que c’est « infiniment plus près du vrai » parce que c’est faux, ou encore les paysagistes sont des « menteurs » parce qu’ils ne mentent pas, et d’autre part, il faut mentir, il faut l’« utile illusion » parce qu’il faut se rapprocher du vrai. C’est donc, encore et toujours, la vérité, la vérité de la vérité ou la vérité du réel, la vérité infiniment plus près du vrai que le réel, qui gouverne le désir de Baudelaire.

Je presse un peu le pas, je quitte Baudelaire pour l’un de ses plus grands commentateurs, Walter Benjamin qui écrit, précisément dans l’important essai de 1938 intitulé « Sur quelques thèmes baudelairiens », que je cite dans la traduction de Maurice de Gandillac :

« À la différence de l’information, le récit ne se soucie pas de transmettre le pur en-soi de l’événement ; il l’incorpore à la vie même de celui qui raconte, pour le transmettre, comme sa propre expérience, à ceux qui écoutent. Ainsi le conteur y laisse sa trace, comme la main du potier sur le vase d’argile. »

(« Sie [die Erzählung] legt es nicht darauf an, das pure An-sich des Geschehenen zu übermitteln (wie die Information das tut) ; sie senkt es dem Leben des Berichtenden ein, um es als Erfahrung den Hörern mitzugeben. So haftet an ihr die Spur des Erzählenden wie die Spur der Töpferhand an der Tonschale. »)

On retrouve ici cette indifférence à l’événement, à ce qui s’est passé (das Geschehen), qu’il n’appartient pas au récit, à la narration (die Erzählung) de transmettre : le récit doit se concentrer sur quelque chose de bien plus important, transmettre une expérience, ou même plus précisément donner, c’est-à-dire faire don (mitgeben) d’une expérience. Et il faut rappeler que cette réflexion se situe dans le droit fil du texte de 1933 intitulé « Expérience et pauvreté », où Benjamin diagnostiquait, comme un des désastres proprement modernes, cette « chute du cours de l’expérience », cette impossibilité radicale, par exemple après la Première Guerre mondiale, de faire part de l’expérience qu’avait été en particulier l’horreur des tranchées. Et vous comprenez que Benjamin introduisait déjà, par quelque obscure prémonition, aux préoccupations majeures qui auront été, et qui sont encore, celles de l’art après Auschwitz, pour le condenser ainsi de façon bien trop rapide.

Je reprends mes citations, je me tourne vers une autre figure majeure, qui elle aussi aura retenu l’attention de Walter Benjamin, je veux parler de Marcel Proust. Lequel Proust écrivait dans ses Chroniques :

« Raconter les événements, c’est faire connaître l’opéra par le livret seulement ; mais si j’écrivais un roman, je tâcherais de différencier les musiques successives des jours. »

Et l’on retrouve toujours cette même idée, que les événements ne constituent pas le propre ou le tout de l’expérience à écrire, que se contenter de les raconter c’est « faire connaître l’opéra par le livret » — et pas besoin d’être musicologue pour savoir qu’à l’opéra il faut, sans doute pas seulement mais aussi, la musique.

Je n’ai malheureusement pas le temps de vous citer autant de dizaines de pages d’À la recherche du temps perdu que je l’aurais voulu. En particulier, mais là encore pas seulement, des pages que j’aurais extraites de la longue réflexion que le narrateur se fait, dans le dernier tome, dans « Le temps retrouvé », après qu’un pavé mal équarri dans la cour du duc de Guermantes lui a fourni la révélation qu’il attendait — depuis près de trois milles pages !... — qu’il attendait pour enfin se mettre à écrire. De ce long passage, de cette sorte de « poétique » d’une cinquantaine de pages que gouverne là encore en permanence l’exigence de la réalité, de la vérité, de l’authenticité, de ce passage je dois me contenter de vous rappeler ces quelques extraits, parmi les plus connus. En premier lieu, celui-ci, sur « la fausseté même de l’art prétendu réaliste » :

« Ainsi, j’étais déjà arrivé à cette conclusion que nous ne sommes nullement libres devant l’œuvre d’art, que nous ne la faisons pas à notre gré, mais que préexistant à nous, nous devons, à la fois parce qu’elle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir. Mais cette découverte que l’art pouvait nous faire faire, n’était-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et qui nous reste d’habitude à jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous l’avons sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons, que nous sommes emplis d’un tel bonheur quand un hasard nous en apporte le souvenir véritable ? Je m’en assurais par la fausseté même de l’art prétendu réaliste et qui ne serait pas si mensonger si nous n’avions pris dans la vie l’habitude de donner à ce que nous sentons une expression qui en diffère tellement, et que nous prenons au bout de peu de temps pour la réalité même. »

Inutile que je commente, vous retrouvez maintenant sans peine les divers ingrédients que nous avions repéré chez d’autres auteurs, j’enchaîne donc avec une autre citation, le très célèbre passage sur la métaphore :

« Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément — rapport que supprime une simple vision cinématographique, laquelle s’éloigne d’autant plus du vrai qu’elle prétend se borner à lui — rapport unique que l’écrivain doit retrouver pour en enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes différents. On peut faire se succéder indéfiniment dans une description les objets qui figuraient dans le lieu décrit, la vérité ne commencera qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport, analogue dans le monde de l’art à celui qu’est le rapport unique de la loi causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires d’un beau style. Même, ainsi que la vie, quand en rapprochant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur essence commune en les réunissant l’une et l’autre pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore. La nature ne m’avait-elle pas mis elle-même, à ce point de vue, sur la voie de l’art, n’était-elle pas commencement d’art elle-même, elle qui ne m’avait permis de connaître, souvent longtemps après, la beauté d’une chose que dans une autre, midi à Combray que dans le bruit de ses cloches, les matinées de Doncières que dans les hoquets de notre calorifère à eau ? Le rapport peut être peu intéressant, les objets médiocres, le style mauvais, mais tant qu’il n’y a pas eu cela, il n’y a rien. »

Et enfin, je n’y résiste pas, cette autre citation, avec cette phrase que nous connaissons tous par cœur ou presque :

« La grandeur de l’art véritable (...), de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilletante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie.

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. »

J’achève ici ma revue de ces propos épars et incomplets, non sans dégager schématiquement une sorte de thèse générale, qu’avec des variations (non forcément mineures) nous avons vu ressortir de ces différents exemples. À chaque fois, la fiction, le mensonge ou l’indifférence au réel, à la réalité des faits, s’autorise d’un surcroît de vérité, d’un supplément de réel qu’on pourrait ainsi atteindre. En somme, il faut la fiction parce que la fiction est plus réelle que le réel, plus vraie que le vrai. Mais c’est donc que c’est toujours la réalité, la vérité qui gouverne tous ces discours. Ce qui expliquerait que, dans la tradition philosophique et littéraire dominante, disons depuis Platon et Aristote, aient pu si bien coexister et communiquer, parfois chez le même auteur, parfois dans un seul et même texte, les deux discours, celui dont nous avons suivi le fil, qui autorise et défend le droit à la fiction au nom du réel, et celui tout aussi classique qui au contraire condamne la fiction, le théâtre et la comédie, l’art en somme, au nom du réel là encore.

En sorte qu’il manquerait toujours apparemment, dans cette tradition telle qu’elle nous est léguée, de discours autorisant la fiction au nom de la fiction, et non au nom du réel, le jeu au nom du jeu, et non au nom du sérieux, etc. D’où cette ultime question, à vous de décider s’il faut ou non la prendre au sérieux : qu’est-ce qui interdit un tel discours, quel est l’impératif éthique, moral, politique ou autre, au nom duquel nous n’arrivons pas sérieusement à renoncer au sérieux, au réel ? Au-delà du « peut-on ? », demandons-nous aussi : faut-il lever cet interdit, et quelles en seraient les conséquences ?

Je vous remercie de votre attention, et de votre patience — fin de la fiction, retour au réel.

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