L’aura et la trace, de Walter Benjamin à Jacques Derrida

un travail pour les mois à venir

Texte d’une proposition de contribution pour un colloque franco-allemand sur la trace ; l’aboutissement aura lieu en novembre prochain, j’en reparlerai forcément d’ici-là. De combien se sera déplacé le travail entre-temps ? Pourra-t-on en mesurer l’écart ? Se jeter dans le vaste continent des Passages, sans savoir encore précisément ce que je vais y trouver. (Pour l’agenda des temps à venir, voir également par là.) [Edit, début décembre 2009 : le texte de mon intervention lors du colloque « Sur les traces de la trace » est ...]

Dans un fragment du Livre des Passages, Walter Benjamin met en opposition son célèbre concept d’aura avec celui de trace  :

Trace et aura. La trace est l’apparition d’une proximité, quelque lointain que puisse être ce qui l’a laissée. L’aura est l’apparition d’un lointain, quelque proche que puisse être ce qui l’évoque. Avec la trace, nous nous emparons de la chose  ; avec l’aura, c’est elle qui se rend maîtresse de nous.

Mais Benjamin ne développe pas plus. Il ne prend pas le temps d’expliquer si cette opposition est nettement tranchée, ou si elle est dialectique — mais alors, à quel sens de ce mot  ? (on sait en particulier l’importance que prend l’idée fort énigmatique d’une dialectique à l’arrêt, au sujet du concept d’image dialectique qui organise tout le Livre des Passages) —, ou bien encore si elle se prête à un autre type d’opposition  : peut-être une paradoxie semblable à celle qui est à l’œuvre dans la fameuse «  définition  » de l’aura comme apparition d’un lointain, si proche soit-elle.

Le fragment a été ça et là commenté, quoique toujours un peu rapidement. Georges Didi-Huberman, par exemple, indique à au moins deux reprises (en 1992 dans Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, puis en 2000 dans Devant le temps) que «  la notion d’aura ne s’oppose pas aussi nettement qu’il y paraît à celle de trace.  », mais cette remarque ne se soutient pas d’un développement thématique bien long. C’est à Hans Robert Jauss que revient, dans un article paru en 1987, d’interroger de front cette «  opposition problématique  » entre trace et aura, mais son point de vue se concentre principalement sur «  l’esthétique de la réception  » qu’il développait à l’époque  ; laquelle esthétique de la réception, quel que soit son intérêt propre, laisse de côté, à notre sens, une part importante de ce qui se noue chez Benjamin avec le concept d’aura.

Didi-Huberman, suivi récemment en ce sens par Ilaria Brocchini (Trace et disparition  : à partir de l’œuvre de Walter Benjamin), n’hésite pas à faire le lien entre le couple aura/trace chez Benjamin et le «  concept  » de trace ou d’archi-trace, devenu comme on sait organisateur chez Jacques Derrida, dès ses premiers travaux de la fin des années 1960 (L’écriture et la différence, De la grammatologie, puis Marges). Pourtant, les premières références de Derrida à Benjamin semblent n’apparaître qu’une petite dizaine d’années plus tard (La vérité en peinture, puis à partir de 1978 tout le travail — en séminaire — autour de l’essai de Benjamin sur «  La tâche du traducteur  »)  : d’après ce qu’il en dit lui-même, c’est plutôt Nietzsche, Freud et Heidegger qu’il avait en tête, initialement, en élaborant son idée de la trace. Par ailleurs, malgré quelques références éparses, le concept d’aura n’est jamais devenu pour Derrida un de ceux qu’il a patiemment interrogés, déplacés, fait travailler ou «  déconstruits  ». Ce concept est-il pour autant simplement absent de la réflexion de Derrida  ?

C’est le chemin de ce rapport étrange entre la trace et l’aura que nous nous proposons de suivre, de pister, de retracer, mais aussi de creuser plus avant — occasion par ailleurs de réinterroger les rapports profonds, quoique parfois cachés, entre les pensées de Benjamin et de Derrida, non sans envisager au passage le déplacement du concept d’aura qu’opèra Adorno.

Ce travail se placera dans la suite d’un certain nombre d’autres ébauches autour du concept d’aura, voir notamment ici pour un premier rapprochement entre W. Benjamin et J. Derrida, avec la question de l’improvisation dans le jazz en toile de fond.