Il faut — le malentendu

Langage et code (1)

Je me suis surpris ce matin à parler à mes étudiants de malentendus, je n’ai pourtant jamais creusé la question pour elle-même. L’horizon qui m’intéresse ici est la question du langage de l’art, de l’art en tant que langage, c’est-à-dire la question du langage lui-même. Ces quelques notes prise à la va-vite au cours d’un échange privé.

J’ai soutenu la chose suivante : pour qu’il y ait communication, il faut le malentendu. Ce n’est pas seulement un risque irréductible, c’est la condition de l’échange.

(j’ai bon ?)

pour le reste, je ne m’y connais pas assez moi-même pour être sûre que ta formulation n’a pas trop le côté percutant du paradoxe... disons que c’est tentant, et sans doute "vrai" au plan artistique... en tous les cas, pour le dialogue, il faut la distance, de là à dire qu’il faut le malentendu, je ne suis pas sûre de bien avoir compris ce que tu entends par là !

1. La proposition était en effet tenue dans un contexte de « communication artistique », si toutefois une telle formule a un sens (« En art, il n’y a pas de communication. Tout a lieu autour d’un bloc de silence. » Valère Novarina, Lumières du corps, p. (zut, je ne sais plus la page, je vais y retourner voir)). Mais, sans faire preuve d’aucun relativisme, on peut facilement montrer qu’aucun acte de langage n’est indemne d’un résidu « artistique ». Donc, il s’agit d’un contexte de communication artistique, mais tout contexte de communication l’est. C’est à ce prix d’ailleurs qu’il peut y avoir communication.

2. Il s’agissait de répondre aux propositions de Jean Szlamowicz/Christian Béthune/Florence Dupont/etc., selon lesquels « L’échange ne peut se faire que si on se comprend. » Cette conception, bien qu’elle n’ait de cesse de proclamer qu’il s’agit d’une communication au-delà de la fonction sémantique du langage, présuppose au contraire un langage conçu comme un code maîtrisé de part en part, consciemment ou non. Faut-il préciser que cela s’articule systématiquement à une conception fermée de « la communauté » ? Les conséquences politiques sont inévitables.

3. Ça n’existe pas, en toute rigueur, un acte de communication où, de part en part, « on se comprend » : aucun énoncé n’est interprétable (i.e traductible) sans reste, je ne peux pas reconstituer pleinement le contexte de l’énonciation de l’autre (car : aucun contexte ne peut venir à saturation), et être sûr de bien comprendre son vouloir-dire, sa bedeutung. Ce n’est pas seulement que le malentendu est toujours un risque possible à courir, c’est, encore plus, qu’il y aura toujours, de fait, une part au moins de l’intention signifiante, du « message », du vouloir-dire, de la bedeutung, qui ne sera pas « transmise ». Donc, pas seulement la virtualité d’un risque de malentendu, mais toujours l’effectivité d’un malentendu. (À supposer que l’on se fie encore à une telle opposition classique, virtualité/effectivité, c’est-à-dire à supposer que l’on ait pas encore fini de lire/comprendre Spectres de Marx.) Cf. par exemple le « j’ai oublié mon parapluie » dans Éperons, pourtant il n’y a rien qui paraisse aussi facilement traductible sans reste qu’une telle phrase.

4. C’est là qu’intervient ma surenchère : le malentendu est la condition de l’échange, de la communication. « L’échange ne peut se faire que si on se mécomprend. », en quelque sorte. En effet, s’il doit y avoir communication réelle, c’est-à-dire rencontre de l’autre, de l’autre comme autre (donc de l’autre comme tout autre, car tout autre est tout autre), il doit y avoir un événement. Un tel événement ne peut se « dire », ne peut passer par un acte de langage, que s’il permet une certaine « possibilité de l’im-possible » (cf. JD, « Une certaine possibilité impossible de dire l’événement », dans Dire l’événement, est-ce possible ?). En effet, le langage est, en tant que système de signes (le procès d’idéalisation (ou d’« idéalitération ») du signifiant est la constitution même d’une possibilité de sens, ce qui ne veut pas dire qu’un tel signe est une pure idéalité, comme l’eût dit Husserl ; un telle idéalité est toujours (et toujours déjà) en train de se constituer), le langage est, disais-je, nécessairement « répétable » (ou, plus rigoureusement, itérable), ce qui tend à annuler l’événementialité de l’événement. Cette impossibilité hante tout événement, et tout dire de l’événement : structure spectrale. La mince possibilité de cet im-possible, la mince possibilité, donc, d’une vraie communication, se situe dans un usage disruptif du code langagier, un usage qui va déplacer le code, l’état reçu du langage (d’un tel code, personne ne possède la maîtrise, bien entendu). Pour qu’il y ait l’événement d’une rencontre de l’autre, il faut nécessairement renouveler, ne serait-ce que par une configuration/constellation nouvelle (et c’est toujours, en réalité, comme cela que ça se passe : la trace est une marque différentielle), le sens des mots. Pour bien s’entendre, c’est-à-dire pour s’entendre tout court, il faut le malentendu, la mésentente. Sans quoi, on ne fait qu’entendre du déjà-entendu.

CQFD.

non ?

(Bon tout ceci est un peu improvisé, je le concède, il faudrait dire tout ça un peu mieux. Mais en gros je pense que le schéma est plus ou moins celui-là.)