Sans précédent

au sujet du colloque « l’improvisation : ordres et désordres »

Francis Marmande, dans un article fort enthousiaste paru dans Le Monde de ce soir (édition datée du 28 janvier), vante — à très juste titre — les mérites de Joëlle Léandre et William Parker, tous deux contrebassistes de leur état, qui se produisaient hier soir en duo, dans le cadre du festival Sons d’hiver. Et c’était, de fait, un concert remarquable [1] — preuve, j’y étais. Puis au détour d’un paragraphe, Francis Marmande nous écrit :

Ils [J. Léandre et W. Parker] ne sont pas connus du public, mais partout. Tous deux viennent de participer au colloque international sans précédent « L’improvisation : ordres et désordres », qui vient de se tenir à l’université Paris-Diderot. À l’initiative de Seité et Pierrepont, musiciens, philosophes, ethno-poéticiennes, mathématiciens, se sont exprimés devant 200 personnes pendant deux jours (mercredi 21 et jeudi 22 janvier). Vive la recherche !

Je passe sur le fait que Marmande ne prend pas le soin, d’une façon ou d’une autre, d’indiquer que lui-même enseigne à l’université Paris-Diderot — pourtant, « ça se fait », d’introduire un disclaimer. Je passe aussi sur le fait qu’il n’y a malheureusement pas eu constamment deux cents personnes lors du colloque, même si on a peut-être approché ce chiffre lors de la première après-midi. Le reste du temps, c’était plutôt de l’ordre de cinquante personnes grand max, ce qui est déjà très bien pour ce genre d’événement. Là où je tique plus, mais ce n’est pas directement la faute de Francis Marmande, c’est sur le « musiciens, philosophes, ethno-poéticiennes, mathématiciens » : non, franchement, j’ai l’esprit large, je n’ai rien contre le fait qu’on laisse la parole à une ethno-poéticienne (même si en l’occurrence, j’ai d’assez graves conflits avec ce que celle-ci propose) ou à un mathématicien (qui d’ailleurs ? je ne l’ai pas identifié celui-là, pourtant j’ai tout suivi attentivement), mais est-ce que cela n’aurait pas été mieux, s’ils y avaient eu aussi des musicologues ? [2] Vive la recherche ? Oui, s’il vous plaît, mais en en respectant les codes (ou bien, en les transgressant à bon escient...) : il ne paraît pas choquant qu’à un colloque consacré à l’improvisation dans les musiques afro-américaines, on essaie de faire dialoguer aussi les gens qui, dans la communauté universitaire, travaillent dans ce champ. Lequel champ, dont on se félicite grandement qu’il intéresse des sociologues, des anthropologues et des spécialistes de Rousseau, est néanmoins d’abord un champ musical — sauf à continuer d’entériner une distribution fâcheuse [3].

Si Yannick Séité et Alexandre Pierrepont, organisateurs du colloque, l’ont oublié, il faudra leur rappeler que dans plusieurs universités, que ce soit à Paris, en banlieue ou en province [4], il y a des spécialistes qui, s’ils ne sont pas les seuls, sont en tout cas les premiers et les plus à même de juger si c’était en effet un colloque international sans précédent. À refuser de dialoguer avec ceux-là, les organisateurs du colloque grèvent d’emblée la possibilité pour un tel événement d’accéder à une légitimité autre que médiatique. Et cela vaut aussi, cela va sans dire, si le niveau de rigueur et d’exigence ne décolle pas de ce qu’on a pu observer, à plusieurs moments du colloque. Reste à savoir, donc, si l’on préfère les paillettes et les coups de projecteurs, ou bien si l’on souhaite que la connaissance de ces musiques progresse réellement : sérieusement.

Vive la recherche ! donc : mais pour cela, espérons qu’un tel colloque ne créera un précédent que par ses meilleurs côtés, et non par les plus mauvais.

[1] Remarquable aussi du fait de sa seconde partie, où se produisaient Pierre Hébert et Bob Ostertag. Mais Marmande n’en parle pas. Bien dommage.

[2] Et mieux également si, en fait de philosophes, on avait eu des gens qui ne se contentent pas de se proclamer tels, mais qui ont, sinon les titres, au moins la compétence et la rigueur que cela suppose, être « philosophe » ? Passons, je réglerai mes comptes avec son compte à Christian Béthune une autre fois — mais Eric Lewis, l’autre philosophe du colloque, qui nous venait fort heureusement du Canada (avec trois autres collègues, dont un musicologue, quand même...), a dû être étonné de voir ce que l’on croise comme « philosophe » en France, à un colloque pourtant placé sous l’égide du Collège International de Philosophie.

[3] C’est Antoine Hennion qui, sous le titre « D’une distribution fâcheuse », avait écrit un article dont le sous-titre était « analyse sociale pour les musiques populaires, analyse musicale pour les musiques savantes ». Plus de dix ans après la parution de l’article (Musurgia, 1998), l’équation ne s’est manifestement pas beaucoup déplacée.

[4] Liste de liens non exhaustive...