Le dialogue des fonctionnaires

Disclaimer : Le dialogue ci-dessous est évidemment purement fictif, toute ressemblance avec des personnages réels ne saurait être que fortuite. L’origine — fictive, donc — de cet échange de courriels pourrait être une discussion sur une fragile distinction entre « granite » et « granit », et sur l’éventualité de l’existence de l’adjectif « mécaniciste », discussion entamée, mettons, devant une bière, en se promettant d’aller ensuite vérifier. Nul n’est obligé de prendre tout ceci très au sérieux : il appartient à la responsabilité de chacun de saisir les enjeux d’un tel débat, fût-il ficif, à leur juste mesure.

Message 1
de Benjamin R. à Joël P. et Christian B., le 18.12.08 à 00h18

objet : dictionnaires

mécaniciste est bien lexicalisé (Mécaniciste, adj. et subst., philos., méd. a) Adj. Qui a trait à la théorie du mécanisme, qui en est adepte. Modèle, science, théorie mécaniciste. Un physiologiste mécaniciste et un physiologiste vitaliste ne considèrent pas l’organisme de la même façon (CARREL, L’Homme, 1935, p.4). b) Subst. Philosophe mécaniciste. Il faut définitivement abandonner les illusions des mécanicistes du dix-neuvième siècle (CARREL, L’Homme, 1935, p.127).)

granite également, mais sans distinction de sens avec granit.

b.

Message 2
de Joël P. à Benjamin R. et Christian B., le 18.12.08 à 20h01

objet : Re : dictionnaires

Dans le "Dictionnaire des difficultés de la langue française" (Larousse, 1971) on lit ceci :

granite-granit. Ces deux orthographes tendent à différencier les emplois d’un même mot. La première, granite, serait réservée aux géologues : Le granite est une roche dure, d’origine ignée. La seconde, granit (prononc. nit’), serait du domaine des marbriers et des entrepreneurs, et désignerait non plus le type de roche, mais le matériau : Une croix de granit [...]

Et toc

J.

Message 3
de Benjamin R. à Joël P. et Christian B., le 19.12.08 à 01h13

objet : Re : Re : dictionnaires

je persiste et signe : « mécaniciste est bien lexicalisé (...), granite également, mais sans distinction de sens avec granit. » Je ne me souviens pas avoir dit « granite et granit c’est la même chose », mais simplement « granite et granit sont lexicalisés, sans distinction de sens. » Je n’ai jamais prétendu, ni personne de sérieux, que la lexicalisation réglait l’usage courant, reçu ou normatif du sens d’un ou plusieurs mots. Nulle loi, et certainement pas celle d’un dictionnaire un peu daté (1971) d’une entreprise privée (Larousse), ne saurait dicter aucune règle au langage. Dans la discussion scientifique qui nous occupe, il serait bon de s’abstenir des « Et toc » qui prétendent, d’un coup d’estoc, emporter la décision. Je reprends, donc, en précisant mes sources puisqu’il y a débat : dans le dictionnaire de référence Trésor de la Langue Française, les deux mots sont lexicalisés, sans distinction de sens. Je vous passe les détails sur leurs fréquences respectives, et l’évolution de celles-ci. Monsieur Joël P., économiste et, comme chacun sait, adepte du libre marché et de la dérégulation du sens, récuse l’autorité scientifique du travail précis du CNRS au profit d’une simple structure privée, Larousse. C’est son droit — quoique l’on puisse (à bon droit) s’inquiéter de voir un bien public et commun s’il en est, le sens des mots, capté par une structure dont la finalité essentielle reste bien entendu la recherche du profit financier. Mais Larousse, donc, dans l’édition 1971 de son Dictionnaire des difficultés de la langue française, reste pourtant prudent dans sa formulation, quitte à forcer un peu celle-ci au détriment de la loi d’une certaine rigueur : « Ces deux ortographes tendent à différencier les emplois d’un même mot. » (Je souligne) Pas de quoi dire « et toc », il me semble... Je note par ailleurs que, du temps de Littré, seule la graphie « granit » est lexicalisée. À qui faut-il s’en remettre ? Si l’on espère trancher ce débat en faisant l’économie d’un travail linguistique scientifique et précis, je ne vois pas d’autorité plus irrécusable que celle du Dictionnaire de l’Académie. Lequel, dans sa dernière version, lexicalise bien les deux graphies, mais sous la même entrée, et sans distinction de sens. Toutes les sources sur lesquelles je m’appuie sont accessibles à tous, gratuitement, en ligne — ce n’est pas le cas, faut-il le préciser, de l’édition 1971 du Dictionnaire des difficultés de l’entreprise capitaliste Larousse. Que peut-on rajouter de plus ? Faut-il enfin préciser que l’anglo-américain « granite » n’est peut-être pas étranger à l’irruption, somme toute récente (moins d’un siècle), de la même graphie en français, et que la distinction que prétend soutenir Monsieur Joël P. s’accomode fort bien d’un certain impérialisme lingusitique dont on voit chaque jour s’étendre les signes les plus massifs ? Quels intérêts sert donc Monsieur Joël P., dans ces arguties d’apparence anodine ? Veut-on nous faire oublier les enjeux massivement politiques de pareilles questions ? Faut-il s’étonner que ces propos viennent d’un partisan de l’économie dérégulée* ? Et faut-il s’étonner que Wikipedia ne soit pas d’un avis contraire à Monsieur Joël P. ? Wikipedia, dont on connaît la fiabilité, Wikipedia, produit de l’idéologie internet, repaire comme chacun sait de la dérégulation la plus acharnée... Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l’absorption de faux médicaments ? Combien faudra-t-il d’adolescents manipulés ? Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde ? Combien faudra-t-il de créateurs ruinés par le pillage de leurs œuvres ?**

allons, tout cela n’est pas très sérieux... (et toc !)

B. R.

*rappel : droit irrécusable, imprescriptible, inaliénable et sacré à la mauvaise foi.
** rappel : droit (récusable) à citer Frédéric Lefebvre...

Message 4
de Joël P. à Benjamin R. et Christian B., le 19.12.08 à 15h58

objet : Jeu, set et match

j’avais jusqu’à 17h00 aujourd’hui pour rendre à la DRH de [...] mon dossier de services rendus dans la fonction publique (PTT, EN, Université, INSEE, CNRS, Agriculture) pour validation de droits futurs à la retraite. Comme j’ai rendu ma copie en avance, avec moult félicitations du responsable des RH pour la limpidité du document par moi déposé, j’ai un peu de temps pour pulvériser le nocturne contradicteur sournois.
Dans leur excellent "Dictionnaire de géologie", Masson, 1984, deux universitaires (Alain Foucault MCF, MNHN et jean-François Raoult, PR, Lille I) relevant de la FONCTION PUBLIQUE FRANCAISE, donc strictement au-dessus de tout soupçon, écrivent ce qui suit :

granit n. m. [de l’ital. granito, grenu] - Roche dure et grenue de nature pétrographique quelconque, mais susceptible d’être polie et utilisée en décoration. Ce terme n’implique pas une composition minéralogique définie, à la différence de granite : p. ex., le "petit granit" des Ardennes est un calcaire crinoïdique.

granite n. m. [de l’ital. granito, grenu] - R. magm. plutonique très commune [...] La composition chimique est en moyenne : SiO2 = 73-74%, Al2O3 = 13-14%, Na2O+K2O = 8-9%, oxydes Fe,Mn ,Mg, Ca = 2-3% [...]

et toc

J.

Message 5
de Benjamin R. à Joël P. et Christian B., le 19.12.08 à 17h59

objet : Re : Jeu, set et match

Il n’appartient pas aux scientifiques, fussent-ils de la FONCTION PUBLIQUE FRANÇAISE, de fixer le sens et la valeur de tel ou tel mot. Les « définitions » qu’ils prétendent donner de tel ou tel mot restent prises dans une ontologie régionale, laquelle est nécessairement subordonnée à une ontologie plus générale. La dé-limitation de l’ontologie de l’être, d’une part, la dé-construction de la valeur même d’ontologie au profit d’une hantologie plus générale (qui rend l’ontolgie possible sans jamais pouvoir s’y réduire, être comprise par elle), d’autre part, entrainent du même coup la dé-limitation, voire la dé-construction de toute ontologie régionale. Partant, l’idée même d’une « définition » devrait finir par apparaître comme problématique. Quelque soit le sérieux, l’altruisme, le dévouement des agents de la FONCTION PUBLIQUE FRANÇAISE, l’usage éventuellement différencié qu’ils font de ce que l’on pourrait appeler les « deux graphies d’un même mot », si l’on faisait mine de ne pas s’apercevoir que les questions que nous posons font trembler l’assise des concepts métaphysiques de « mot » et de « mêmeté », cet usage donc ne saurait avoir quelconque pertinence au-delà de cette ontologie régionale, c’est-à-dire par exemple dans le langage lui-même (à supposer que cela existe, « le langage lui-même », un et identique à soi — je renvoie sur ce point à Le monolinguisme de l’autre, J. Derrida, Galilée, 1995). Il va de soi qu’il ne s’agit rien moins que de soupçonner les agents de la FONCTION PUBLIQUE FRANÇAISE : l’indécidabilité qui affecte l’oscillation des valeurs du couple granit/granite répond à une nécessité qui dépasse toute subjectivité finie. Je m’excuse de devoir reprendre ce que je disais plus haut, qui est aussi irrécusable que l’est (mon droit à) ma mauvaise foi : on ne pourra espérer trancher ce débat en faisant l’économie d’un travail lingusitique sérieux et précis. Il appartient donc à mes éventuels contradicteurs d’entreprendre un tel travail, s’ils pensent pouvoir attaquer le présent discours sur un quelconque point. Qu’il me soit permis de douter qu’il soit aisément attaquable. À bon entendre : et toc !

B.

Message 6
de Benjamin R. à Joël P. et Christian B., le 20.12.08 à 18h35

objet : Et toc

http://www.tache-aveugle.net/spip.p...