Mickey Mouse et la mickeycratie

au sujet du débat Adorno / Benjamin autour de « L’œuvre d’art à l’époque... »

Pendant que ce site internet est, pour diverses raisons, depuis quelques temps un peu en friche (je n’avais rien mis en ligne depuis trois ou quatre semaines), je reprends ici, pour stockage perso, le rapide débat — au sujet du débat Adorno / Benjamin — que j’ai eu avec André Gunthert dans les commentaires, sur son site. Ce débat faisait suite à l’intervention qu’il avait faite, une semaine plus tôt, lors du passionnant colloque « L’histoire de l’art depuis Walter Benjamin » à l’INHA. (Il y a trois jours, je discutais avec un ami, qui me demandait si cela existait vraiment, des sites internet où il y avait des échanges un tant soit peu riches et intéressants ; je lui ai répondu, d’une part, que la qualité d’un site n’était pas à juger nécessairement à la qualité des « commentaires » (et d’ailleurs, pour ma part, j’ai fait le choix — sans doute discutable — d’un site sans commentaires ; ceci dit on peut bien sûr mécrire), que l’intérêt était peut-être plus dans les échos qui se nouent de site à site, d’autre part, que oui, cela existait : et déjà, avant qu’ait lieu la discussion reproduite ci-dessous, j’avais cité l’indispensable site d’André Gunthert, à la fois pour la qualité des débats, et pour le récit qu’il avait fait de son expérience de blogueur « embedded ». Grande reconnaissance, donc, à lui... malgré notre divergence au sujet de « Detlef » et « Teddie » !)

1. extrait du billet d’André Gunthert, « 2009, année érotique »
(je « numérote » bien sûr, pour assumer mes « tendances complotistes » (paraît-il))

Pas sûr qu’il faille s’en alarmer. Plutôt que de faire du bouche à bouche à la mickeycratie mourante [je souligne, BR], je retire de conversations récentes l’impression que la suite est déjà en train de se préparer. Avec internet comme terrain de jeu, la forme du réseau comme modèle. Et une génération qui a faim de prendre les manettes. Sarkozy et la crise vont appuyer fort sur l’accélérateur. Rendez-vous en 2009, qui ne va pas être triste.

2. mon premier commentaire (troll ?)

La « mickeycratie mourante » ?? C’est bien André Gunthert qui écrit ça, le même André Gunthert que j’ai vu, pas plus tard que samedi dernier, défendre en place publique ce brave Mickey Mouse contre le rigide Adorno ? Mince alors...

J’ai repensé hier au bref échange que nous avons eu, à la pause café, après votre intervention au colloque Walter Benjamin, quand je suis re-tombé, un peu par hasard, sur tel passage de la Théorie esthétique d’Adorno concernant « le niais et le clownesque » (p. 180-181 dans l’édition allemande, p. 171 dans l’édition française, où d’ailleurs l’une des phrases-clés du paragraphe subit d’étranges approximations dans la traduction de Jimenez). Où il se confirme, contrairement à la vision un peu trop schématique à mon goût que vous donniez du débat Adorno/Benjamin, contrairement donc aussi à ce que Georges Didi-Huberman indiquait trop rapidement à votre suite, qu’Adorno n’est en rien opposé ou étranger à la « balourdise », au « niais », etc., bien au contraire. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit très optimiste sur la capacité de Mickey Mouse à incarner l’espoir révolutionnaire, bien entendu... Mais vous non plus, finalement, si j’ai bien compris.

Bon, je suis complètement hors-sujet, je m’arrête donc, mais non sans vous remercier pour ce très beau colloque. (Et puis n’oubliez pas, dans le texte sur le caractère fétiche, de relire les toutes dernières pages, celles concernant Mahler...)

bien cordialement,
benjamin renaud

3. réponse d’André Gunthert

@benjamin : Merci pour ce troll qui nous permet de poursuivre une intéressante conversation.

A vous lire, je vois bien que notre divergence tient à la prise en compte de la dimension historique. Désolé, Mickey vs Adorno en 1938 et Mickey vs la démocratie 70 ans plus tard ne font pas la même antithèse. De même, étudier le cheminement de la pensée d’Adorno à partir d’un texte paru en 1970 est oublier le détail que Benjamin, lui, est mort en 1940. Entre les deux hommes, le dernier état de la discussion est donc fourni, comme je l’indiquais, par "Le caractère fétiche..." et les différentes versions de l’"Oeuvre d’art..."

Je ne vois pas ce que le passage sur Mahler change au fait que, pour l’Adorno de 1938, on ne peut pas confondre marché et culture - ce qu’exprime strictement le titre qu’il a choisi, référence revendiquée à l’orthodoxie marxiste, qu’il défend contre le Benjamin hétérodoxe de L’Oeuvre d’art. Opposer des idées est parfaitement légitime. Manipuler des textes ne l’est pas. Or, la citation que fait Adorno du travail de Benjamin dans "Le caractère fétiche" inverse purement et simplement le sens de la réflexion proposée par la version de 1935. Ce que montrent tous les textes ultérieurs d’Adorno à propos de Benjamin, c’est qu’en son for intérieur, même s’il a tout fait pour la dissimuler, il ne s’est jamais vraiment pardonné cette tricherie. Je suis sûr que Karl l’a accueilli au paradis des marxistes pour cette souffrance rédemptrice.

4. mon deuxième commentaire

Ah non, je proteste... Pour préciser simplement le sens de mon commentaire ci-dessus : il s’agissait tout au plus de vous adresser un salut amical (a-mick’-al ?), un petit clin d’œil parce que votre expression « mickeycratie » m’avait fait sourire, par l’écho avec votre intervention au colloque WB. Et, par ailleurs, il se trouve que je travaillais ces jours-ci sur un chapitre de la Théorie Esthétique, et que j’étais tombé sur le passage auquel je me suis permis de vous renvoyer, parce que là encore il m’avait fait penser à la fois à votre intervention, et au commentaire de Georges Didi-Huberman dans la discussion qui avait suivi celle-ci, au sujet de la « balourdise ». Bref, il ne s’agissait pas ici, dans mon intention, d’argumenter une « réponse » à vos propos. (Une telle réponse, précise, « scientifique », demanderait sans aucun doute un espace et un temps qui dépassent ceux du « commentaire » de blog, non ? Mais si vous voulez me faire parvenir le texte de votre intervention, par mail par exemple, ce sera avec grand plaisir que j’essaierai de trouver le temps de vous faire part de mes quelques remarques.)

Cela étant dit, pour prolonger un tout petit peu cette discussion informelle, très rapidement quelques points :

1. Je vous accorde sans la moindre difficulté le fait que la pensée d’Adorno a évolué (et comment !) entre 1938 et 1969. Et j’ajoute, de la même façon, qu’il n’est pas interdit de penser que celle de Benjamin a évolué, par exemple, entre 1935 et 1939.

2. Je vous accorde tout aussi volontiers que le Mickey des années 30 n’est pas directement et immédiatement le même que celui que le petit Nicolas emmène la petite Carla voir le week-end. Ce qui ne veut cependant pas dire qu’il n’y a aucun rapport entre les deux.

3. Le « dialogue » entre les deux penseurs, à mon sens il se continue bien au-delà de la mort de l’un ET de l’autre, dans le dialogue de leurs textes, ne serait-ce que par les lectures, les interprétations qui en sont faites. Par exemple, quoique très très modestement, ici-même, dans le débat que nous avons. (Je vous renvoie, par ailleurs et par exemple, aux très belles pages que Derrida a écrites sur le « dialogue interrompu », à la mort de Gadamer, dans Béliers.) C’est ce dialogue-là qui, pour moi, compte le plus — mais nous sommes d’accord qu’il suppose que l’on commence par regarder le dialogue direct qui a lieu, historiquement, entre les hommes. Quant à celui-ci, quant au dernier état de celui-ci (comme vous dites), il ne se résume en aucune façon, à mon sens, à l’essai sur le caractère fétiche et aux différentes versions de l’essai sur l’œuvre d’art. Il faut au moins — je dis bien « au moins », c’est-à-dire que cela ne saurait en fait s’arrêter là — faire entrer en scène : le Baudelaire de 1938, côté Benjamin, et, côté Adorno, l’Essai sur Wagner, l’essai « Über Jazz » (dont je ne vois pas ce qui vous permet de dire, comme je crois que vous le faisiez lors du colloque, qu’il n’est qu’une première version du texte sur le caractère fétiche, même si la filiation est évidente), quelques autres.

4. En réalité, c’est, comme d’habitude, comme toujours, « beaucoup plus compliqué que ça » (it’s complicated, l’adage facebook, en effet !) : je ne vois pas comment on peut espérer comprendre le passage sur Mahler à la fin du Caractère fétiche, pour reprendre l’exemple que je mettais sur la table, sans mettre son nez dans la musique de Mahler (ce qui signifie nécessairement, pour le musicologue que je suis : dans les partitions) — et si je ne craignais que vous ne m’accusiez de nouveau d’oublier la dimension historique, j’ajouterai volontiers : pour comprendre Mahler, il n’est pas interdit, voire recommandé, de lire la monographie qu’Adorno lui consacre en 1960...

5. Ces considérations sur la façon dont il me semble qu’on peut essayer de « prendre en compte la dimension historique » étant précisées, il va par ailleurs de soi que l’Adorno de 1938 fait mine de croire pouvoir tracer une limite étanche entre « marché et culture » (pour reprendre vos termes — ce ne sont pas nécessairement ceux que j’aurais choisis)... au moment même où il reconnaît le fait que toute œuvre possède, pour une part, un caractère de marchandise (les « œuvres d’art authentiques » étant celles qui ne se résument pas à cette part, tandis que (ce qu’il appelle) le jazz et la popular music sont, selon lui, ce qui est « marchandise au sens strict »). Cette distinction est donc évidemment très problématique — y compris pour Adorno, quel que soit son vouloir-dire intentionnel et conscient.

6. Mais je ne vois pas en quoi cette distinction relève de l’allégeance à « l’orthodoxie marxiste ». Je fais pour ma part encore la distinction entre « référence revendiquée à Marx » (ce qu’est, bien entendu, le titre de l’essai d’Adorno) et « référence revendiquée à l’orthodoxie marxiste ». Ni Adorno, ni Benjamin, ni Bloch, etc., n’ont jamais été des « marxistes orthodoxes » (à supposer qu’on puisse en faire un concept précis), quelle qu’ait pu être, à cette époque notamment, l’usage qu’ils faisaient d’une certaine phraséologie (laquelle nous apparaît peut-être aujourd’hui très datée, et très en-deçà des pensées de ces gens-là). À cet égard, Benjamin ne se distingue pas des autres. Par ailleurs, la question du fétichisme est au cœur des préoccupations de Benjamin et d’Adorno (et de leurs discussions, cf. la correspondance) depuis un moment déjà, quand paraît l’essai d’Adorno. Chez Benjamin, cf. par exemple, si ma mémoire est bonne, l’essai de 1929 sur Proust. De plus, autant pour Benjamin que pour Adorno, et dès cette époque, la question du fétichisme est aussi une question freudienne, et non seulement marxiste. Enfin, il me semble problématique de faire mine de réduire un essai comme celui de 1938 sur le caractère fétiche à son seul titre, qui en donnerait la vérité ultime, le sens, « profond » ou « revendiqué ».

7. L’analyse de la référence que fait Adorno, dans l’essai de 1938, à l’essai de Benjamin sur l’œuvre d’art demanderait une place qui dépasse le cadre d’un tel commentaire (déjà bien trop long). Ne serait-ce que parce que, pour être sûr que cette référence « inverse purement et simplement le sens » de l’essai de 1935, il faudrait pouvoir identifier convenablement ledit sens de l’essai de 1935, être certain qu’il est un, homogène, identique à soi, etc. Les quelque soixante-dix ans de glose auxquelles l’essai de Benjamin a donné lieu suffisent, à mon sens, à prouver que si un tel sens existe (ce que je ne crois pas, pas si simplement), il est loin d’être transparent... (Ah, je vous vois déjà me répondre que c’est parce qu’on lit uniquement la version de 1939, au lieu de celle de 1935 ! Je n’en crois rien — sauf à appauvrir considérablement cette dernière.) Disant cela, je ne dis surtout pas que vous avez tort, qu’Adorno au contraire comprend parfaitement et rend justice à l’essai de Benjamin — je dis simplement que cela appelle des analyses longues, prudentes, difficiles.

Comme je suis déjà mille fois trop long (et je m’en excuse), je m’en arrête là pour ces premiers éléments de « réponse » (non à vrai dire, ce n’est pas une réponse, encore une fois). Je précise simplement, pour finir, que dans cette discussion que nous avons, je ne cherche aucunement à « donner raison » à Adorno, à le « défendre » contre Benjamin (ou contre vous !), je cherche simplement à dire que la situation est à mon sens un peu plus compliquée que l’antithèse solide que vous croyez pouvoir faire entre les deux penseurs à cette époque. Pour tout vous dire — même si je n’ai aucune honte à confesser que je suis un peu « adornien » —, en réalité d’abord et avant tout je travaille sur le jazz : et donc, faut-il le préciser, je suis très très loin d’acquiescer à tout ce que dit Adorno. Mais précisément, si je veux le « critiquer », et si je veux que cette « critique » ne soit pas vaine, j’essaye de m’attacher à rendre à son discours toute sa richesse et sa complexité. (Et puis d’ailleurs, non, je ne suis pas « adornien », pas plus en tout cas que je ne suis « derridien », « lacoue-labarthien », etc.)

Cette fois je m’arrête vraiment.
Au plaisir de poursuivre la discussion, ici ou ailleurs,

bien amicalement,
benjamin.

p.-s. : j’allais oublier... dans Le caractère fétiche, juste avant la fin, la référence aux Marx Brothers ! Vraiment, rigide et allergique à toute forme de culture cinématographique, Adorno, vous êtes si sûr ?

5. réponse d’André Gunthert

Pour discuter les textes, encore faut-il ne pas les lire de façon trop superficielle. La référence aux Marx Brothers n’est pas mobilisée de la même façon que les exemples cinématographiques de WB. Alors que Chaplin et Mickey sont chez lui des oeuvres dont la violence comique, comparée au dadaisme, est jugée fondatrice d’une nouvelle esthétique, l’exemple des Marx Brothers n’est chez TWA qu’une allégorie illustrant la décadence et la "régression de l’écoute"... Un marxiste ne peut pas aimer la culture populaire, lorsque celle-ci est américaine, puisqu’elle n’est qu’un marché. CQFD.

6. dernier envoi, à défaut d’un « dernier mot »

Je vous laisse le dernier mot, vous avez l’air d’y tenir. Pour ma part je ne saurais y prétendre, « within such limits » (comme dirait l’autre)...

amitiés
benjamin

Tout ceci, bien entendu, en attendant (impatiemment...) les actes du colloque, dont la publication devrait avoir lieu rapidement, en ligne (j’applaudis !).