Avec sursis

speech acts theory appliquée

Au cas où le message ne serait pas assez clair, j’attire l’attention sur le fait que ce billet est rangé dans la rubrique de ce site qui est consacrée à la littérature. N’y voyez — il faut me croire, je vous assure que c’est la vérité — aucune forme de dénégation.

Cela pourrait être une fiction. Le parquet de Laval, probablement engorgé comme tout bon parquet, a cru bon néanmoins de cirer promptement les pompes de certain haut représentant de l’État ; le jugement a suivi, condamnant le prévenu à une amende de trente euros, avec sursis (mais qui parle de stratégie retorse ?).

Je n’arrive pas à me retenir de me poser nombre de questions, sur la caractérisation de ce délit d’offense. Pour les tenants de la théorie des speech acts d’Austin, l’injure offensante est, j’imagine, un cas exemplaire d’énoncé performatif (même si, toute à leur rigueur académique, ils ont plus écrit sur l’excuse que sur l’injure, à ce que je sais). Prenons, c’est un simple exemple, une phrase telle que : Casse-toi, pauv’ con. Cette phrase, cet ordre (« Casse-toi ») assorti d’une insulte (« pauv’ con », version élidée [1], comme chacun le comprend, de « pauvre con »), ne constate pas, mais performe : elle fait ce qu’elle dit, ou dit ce qu’elle fait (1. donner un ordre, 2. insulter) en le disant. C’est vraiment un cas d’école, pour nos amis de la speech acts theory. Ce n’est qu’un exemple, hein, cette phrase je la mentionne bien plus que je n’en use, comme diraient les mêmes théoriciens. C’est évidemment comme s’il y avait des guillemets invisibles autour de la phrase — et d’ailleurs, aurais-je voulu user de cette phrase, sans la faire précéder de ma formule précautionneuse (« prenons, c’est un simple exemple, une phrase telle que », suivie des deux-points qui indiquent en quelque sorte : « voici donc l’exemple, voici ce qui n’est qu’un simple exemple »), sans mettre d’italiques, aurais-je voulu, même, user de cette phrase dans un contexte qui ne soit pas un discours plus ou moins théorique, supposément constatatif, comme c’est le cas ici, aurais-je voulu, donc, user de cette phrase de façon performative, dans le but d’insulter quelqu’un par exemple, ça n’aurait trompé personne : c’est une citation, une citation récente certes mais déjà célèbre, elle faisait même la une des journaux deux jours après, avec déjà ses inévitables guillemets. Donc, je le redis, n’y voyez aucune forme de dénégation : cette phrase, « Casse-toi, pauv’ con », ce n’est qu’un simple exemple, cette phrase je la mentionne bien plus que je n’en use.

Maintenant, et c’est là que cela devient intéressant : que se passe-t-il si au lieu de dire, j’écris une telle phrase ? Que se passe-t-il si j’écris une phrase telle que — je garde mon exemple, qui n’est qu’un simple exemple — : Casse-toi, pauv’ con. (Je me concentre sur le performatif, n’est-ce pas, j’oublie un instant les guillemets invisibles, j’oublie qu’à chaque fois que je dis ou j’écris : « Casse-toi, pauv’ con », je me retrouve inévitablement, depuis quelques mois en tout cas, à dire ou écrire en réalité : « « Casse-toi, pauv’ con. » » — les guillemets sont toujours virtuellement là, leur spectre hante ma phrase, et ce même s’ils ne sont pas effectivement là : c’est un peu comme s’ils étaient là avec sursis. Et cette inévitable logique du sursis pourrait bientôt venir inquiéter l’opposition reçue du virtuel et de l’effectif. Mais oublions cela un instant.) Qui peut décider, en dehors de tout contexte notamment (mais aucun contexte ne vient jamais à saturation), si j’écris la phrase toute seule, en gros sur une feuille A4 par exemple, qui peut décider alors à qui je m’adresse ? Qui peut décider, même, si cette phrase, j’en use vraiment, ou si seulement je la mentionne ? Si je la reprends à mon compte, si je l’adresse à quelqu’un, et si oui, à qui ? Là, les théoriciens des speech acts se retrouvent sans aucun doute avec un problème, là, sur cet exemple de cette phrase écrite, sur cet exemple qui dès lors n’est plus simplement un exemple, c’est-à-dire qu’il devient exemplaire. La logique du performatif ne tient plus, en toute rigueur, dès que vient se mêler l’écriture (à la fois à son sens usuel, et en un sens beaucoup plus large qui travaillait déjà, dès la langue « orale »).

On pourrait, avec ces raisonnements, démontrer, en toute rigueur, qu’aucune cour de justice conséquente ne pourra jamais démontrer, en toute rigueur (ni même, donc, avec certitude), qu’une personne se promenant à Laval avec une pancarte en format A4, sur laquelle serait écrite, par exemple (ce n’est là qu’un exemple) : Casse-toi, pauv’ con, avec ou sans guillemets visibles, aucune cour disais-je ne pourra démontrer qu’une telle personne, avant même que d’avoir pu brandir ladite pancarte au moment du passage de certain haut représentant de l’État, commet un délit d’offense. Le tribunal correctionnel de Laval en a décidé autrement.

A-t-il pour autant eu tort ? Qui peut décider de cela ? Puisque, et cela est bien connu depuis trente-cinq ou quarante ans, l’opposition entre performatif et constatatif reste problématique, puisque — ç’en est la conséquence directe — l’opposition entre mention et use l’est tout autant, alors personne ne pourra jamais démontrer en toute rigueur ce qui s’est joué dans cet étrange acte de langage, je parle de celui où un policier a énoncé ce performatif : « Je vous arrête », s’adressant à telle personne porteuse d’une pancarte sur laquelle était écrite cette phrase exemplaire : Casse-toi, pauv’ con, le policier spéculant ainsi sur l’acte de langage indécidable, dont la virtualité restait pleinement présente s’il n’intervenait pas, qui aurait consisté dans le « brandissement » de la pancarte au moment même où, par nécessité ou par accident, serait passé dans cette même rue certain haut représentant de l’État. L’événement de ce « brandissement » — lequel n’était pas un simple geste mais un véritable acte de langage — était donc en sursis avant que le policier n’agisse, et en sursis également la signification qu’il aurait eue ou pu avoir, et dont personne ne peut en toute rigueur démontrer qu’elle n’aurait pas constitué, en partie au moins, un délit d’offense. Car qui peut nier que le porteur de pancarte aurait pu, consciemment ou inconsciemment, spéculer sur les guillemets invisibles, les guillemets en sursis autour de la phrase : Casse-toi, pauv’ con, pour faire mine de mentionner la phrase dont secrètement il voulait user, qu’il aurait pu spéculer aussi sur cette ruse violente qu’est l’écriture pour se dédouaner du délit d’offense qu’il voulait peut-être commettre, ou qu’il aurait pu commettre sans même le vouloir, consciemment ou inconsciemment.

Le tribunal correctionnel, engorgé comme tout bon tribunal, s’est-il posé ces redoutables questions ? A-t-il fait preuve de naïveté, ou bien au contraire d’une infinie sagesse, consciente ou non ? Toujours est-il qu’il a rendu un jugement dont je ne peux m’empêcher de penser qu’il est finalement, en un sens, satisfaisant [2] :

trente euros d’amende, avec sursis.

Et toute cette histoire pour une simple phrase que, pour mémoire, n’y voyez aucune forme de dénégation, je mentionne une dernière fois, sur ce site internet où ne passe d’ordinaire, à ma connaissance, aucun haut représentant de l’État, mais néanmoins consultable par tout citoyen :

Casse-toi, pauv’ con.

[1] Oui, oui, l’adjectif qui correspond à une élision, c’est bien élidé(e), et non, comme on aurait pu croire : élisé(e).

[2] À supposer, tout du moins, qu’on tienne pour satisfaisant, et au fond je ne crois pas que ce soit le cas, que notre droit national reconnaisse le délit d’offense, dont par ailleurs la compatibilité avec la jurisprudence de la CEDH n’est pas forcément évidente.