Envoi / Nom sans adresse

(nicht ohne Geschick)

Je ne sais jamais bien si je suis réellement fou, ou si je fais seulement semblant de l’être. Mon obsession du moment, c’est que tu pourrais me répondre par courrier. J’aime cette idée. J’ai cessé espérer que tu appelles (mais je sursaute toujours, chaque fois que le téléphone sonne, je me dis à nouveau que ça doit être toi, et ce quelle que soit l’heure, alors que), alors je me dis que tout aussi bien, tu pourrais écrire, et cela expliquerait le temps que tu prends. Le temps que ça prend, je veux dire. J’ai vérifié et je suis bien le seul B.R. de l’annuaire à Paris ; et tu te rappelles peut-être aussi le quartier que j’habite, en sorte que si tu voulais faire la recherche, tout semblerait coller. De toute façon, j’aime assez, beaucoup même, l’idée que tu m’écrives sans être absolument sûre de l’adresse, sûre que c’est bien moi et pas un autre B.R., et que tu m’écrives quand même, que tu prennes ce risque — après tout, cela pourrait très bien ne pas être moi, et il se pourrait alors que moi, je ne sois pas dans l’annuaire, l’hypothèse est très plausible (toi, par exemple, j’ai vérifié : tu n’y es pas). J’aime me dire que tu serais capable de ce risque, et surtout me dire que tu aurais voulu jouer, toi aussi, à ton tour, de la sorte. Plutôt que s’appeler — alors nous aurions bien fini, tu as raison c’est très banal, par devoir nous croiser, après tout nous habitons la même ville (c’est même direct, sur la même ligne en métro, je crois bien) —, se lancer alors dans une longue relation épistolaire, uniquement épistolaire. C’est un peu démodé, je sais, I’m old fashioned, on me le dit parfois, mais I don’t mind it. Et de toute façon c’est bien précisément à cause de cela, à cause de ce côté inactuel, intempestif, que cela pourrait être très beau. Peut-être je me trompe, et c’est moi qui suis désajointé, hors de mes gonds : out of joint, comme dit l’autre. Peut-être c’est moi qui suis non-adapté à notre temps, un-zeit-gemäß. Non, ce n’est pas un peut-être, c’est une certitude : et alors ?

À chaque fois que je descends, je regarde dans la boîte, vérifier qu’il n’y a rien. Hier c’était grève des Postes, mais j’ai voulu vérifier quand même, des fois que la veille j’aurais mal regardé. Regardé avec ma main, je veux dire, car à chaque fois je ne fais que passer mes doigts comme je peux à travers la fente, je ne veux pas me servir de la clef et ouvrif complètement la boîte, je n’aime pas, pas tant que je ne suis pas sûr d’y trouver quelque chose. Remarque, ce matin enfin j’avais du courrier, ce n’était pas toi, ce n’était que la facture du téléphone. Je t’attends toujours. Cela prendra le temps qu’il faut, je ne suis pas pressé, et puis surtout je n’y peux rien. J’y pense souvent — pas tout le temps, non, mais souvent. Là, par exemple, ce soir je ne trouve pas le sommeil, je suis incapable de m’enlever l’image de la scène de toi en train de m’écrire. Une carte, ou une lettre (une « vraie » lettre), je ne sais pas : c’est toi qui choisis, après tout.

Je ne sais pas si tu as reçu ma carte, elle est pourtant partie il y a plus d’une semaine (mais dans le livre que je lis en ce moment, on y parle de ça justement, de toi et moi, et de la carte que je t’ai envoyée, enfin je crois, et à plusieurs reprises il est laissé entendre qu’une carte postale court toujours le risque de ne pas arriver, qu’elle est toujours déjà interceptée même — est-ce que je sais, moi ?). Je sais bien que j’aurais dû me retenir de te l’envoyer, ou à tout le moins j’aurais dû ne pas le faire ainsi, ne pas écrire ça, comme ça. Je n’ai jamais vraiment su faire simple, ni pour ça ni pour le reste, je suis certain que tu t’en doutes désormais suffisamment. (Une fois, ça a failli marcher — mais justement : ça a failli.)

Je m’amuse maintenant à l’idée de t’envoyer ceci, de te l’envoyer mais à la mauvaise adresse, et que tu viennes à tomber dessus néanmoins. Je peux même l’afficher en place publique, qu’est-ce que cela change : crypté comme c’est, personne n’y lira rien, et peut-être toi moins encore qu’une autre. C’est abject. Vieux stratagème usé : te faire croire que ce que tu lis n’est pas destiné à être lu, pas par toi en tout cas, et t’amener ainsi à penser que c’est « sincère » (c’est toujours la même discussion, en somme) et que je dis ici la vérité. Il y a assez pour t’effrayer, pour effrayer n’importe qui à vrai dire. À quoi bon jouer à ça avec quelqu’un dont on saurait par avance qu’elle pourrait le supporter, et ne pas se laisser emporter par cette tactique toute sommaire (mais c’est si confortable, en réalité, de se laisser effrayer, et de fuir aussitôt) ? C’est moi-même que j’effraye, finalement : à croire que la seule chose que je recherche, par dessus tout, c’est m’assurer de garder toujours un temps d’avance, et intacte ma capacité à faire fuir qui je crois vouloir voir rester et résister à toutes mes ruses. Je me demande parfois si je suis seul à jouer, ou si tu participes un peu, si tu y mets du tien, du vôtre. Et ce que tu en penses, dans le fond, ce que tu en saisis et ce qui t’échappe. As-tu vraiment besoin de lire une seule de ces lignes pour voir clair dans mon jeu ?

Je ne sais pas ce qui est le plus infernal, au bout du compte : écrire en sachant que c’est la bonne adresse, ou bien écrire sans savoir vraiment si la carte arrivera, ni à qui en fait — dans quel cas l’attente est-elle la plus longue ? J’ai la tentation d’écrire la réponse à ta place, puisque tu ne le feras pas — et pourquoi pas, après tout ?

Pas de ça entre toi et moi ? Allons bon !