Adorno + jazz, notes de travail

programme pour le, puis les, mois à venir

(Notes de travail, en ligne ici, pour stockage personnel surtout. Et puis aussi parce que. Parce que quoi ?, je ne sais pas, mais.)

En somme, il y a principalement deux fils différents que j’essaye de suivre — quand bien même les deux s’entrecroisent en plus d’un point. D’une part, il y a le rapport que j’essaye de formaliser entre la théorie de l’aura chez Benjamin, et l’hantologie de Derrida. (Ce que je vise notamment, derrière cela, c’est introduire une pensée de l’événement qui me permettra peut-être de prendre en compte de façon pas trop inadéquate la question de l’improvisation dans le jazz, sans verser dans les lieux communs de « l’idéologie habituelle » dont parle Turnheim, et sans non plus jeter l’improvisation avec l’eau du bain idéologique. Il s’agirait en fait de la tâche d’une « déconstruction » de la « métaphysique de l’improvisation » qu’évoque quelque part (où ?) Derrida.) Cette première articulation, à elle seule, demanderait, en plus de toutes nos lectures communes, dans le séminaire, sur et autour de l’aura (Benjamin, Adorno, et tous les suivants), la lecture de l’ensemble ou presque du corpus derridéen (mais comme Derrida nous l’apprend, cela n’existe pas, « l’ensemble du corpus derridéen »...), et celle — au moins — de quelques textes de Marx, de Freud, et des « énigmatiques et brûlantes » Thèses sur le concept d’histoire de Benjamin, lesquelles appellent à leur tour nombre d’autres lectures, sur la question du messianisme en particulier. Puisque la question du fétichisme est ici centrale, il faudrait peut-être aussi que je m’attaque aux Passages de Benjamin, ce qui n’est pas rien. Et cetera, und so weiter, and so forth, etc., les lectures nécessaires se multiplient, et se diffèrent à l’infini — comment faire l’économie, par exemple, de Nietzsche et Heidegger en plus de Marx et Freud, mais aussi bien Platon, Kant, Hegel, Lacan, etc., etc., pour lire correctement Derrida ? Ce premier fil a occupé l’essentiel de mon temps de travail ces derniers mois. J’ai beaucoup lu en prenant très peu de notes, ce qui est d’une stupidité déconcertante, doublée d’un manque de professionnalisme certain.

D’autre part, il y a la lecture — critique, patiente, peut-être même « déconstructrice » — que je dois mener sur les textes d’Adorno, aussi bien ceux qui concernent le jazz que maints autres (là encore, tout s’entremêle de façon très serrée, et là encore cela présuppose un nombre incalculable de lectures). Les articles de Lacoue-Labarthe et de Turnheim sur le sujet montrent une première voie possible, sur des modes très différents (et c’est principalement, je ne dois pas l’oublier, à l’article de Turnheim que je dois d’avoir mis mon nez, depuis presque un an, dans Lacoue-Labarthe puis dans Derrida). J’ai quelques points (de détail ?) où je m’écarte cependant de Turnheim : il faut que je mette par écrit cela. De même, je dois (re)lire toute la « littérature seconde » sur les rapports d’Adorno au jazz — ou en tout cas celle qui m’est accessible, c’est-à-dire celle en français et en anglais (quand je vois la difficulté qui est la mienne — et le temps qu’il me faut — pour lire un texte de 5-6 pages d’Adorno en allemand, je ne vois pas comment je pourrais m’attaquer de front au livre de Steinert, die Entdeckung der Kulturindustrie : c’est un vrai problème). Je ne sais pas si je dois passer du temps à détailler toutes les critiques que j’ai à formuler à ces nombreux articles, certains — pas tous — témoignent manifestement d’une lecture massivement défaillante des textes d’Adorno. Si j’aperçois que cela est faisable, il serait peut-être plus intéressant d’essayer de formaliser le schéma des principaux arguments, ceux qui reviennent d’article en article, et tenter de voir ce que je peux en garder. Je ne pourrai pas faire l’économie, en revanche, d’une lecture détaillée du livre de Béthune, il faudra que je mette par écrit mes très nombreuses critiques, que je les formalise proprement. Je peux commencer par son court article sur « Les raisons d’une méconnaissance », celui-là est facile, rapide et intéressant à démonter. Peut-être faudrait-il aussi que j’aille à la Sorbonne lire sa thèse, mais probablement plutôt pour comprendre ses présupposés, et non pour « citer à comparaître » un travail ancien et non publié, ce qui serait peu élégant. La tâche principale demeure néanmoins évidemment la lecture des textes d’Adorno eux-mêmes. Pour mener à bien cette « explication » avec Adorno, cette Auseinandersetzung (pour emprunter un mot au lexique heideggérien), j’ai sous la main, là encore, quelques ressources chez Derrida et chez Lacoue-Labarthe. Il y a tout un pan de ce travail que je suis obligé, pour l’instant, de différer : celui qui concerne « la strate psychanalytique, ou plutôt psycho-pathologique » des textes d’Adorno sur le jazz, comme la désigne Lacoue-Labarthe. Je ne pourrai, à terme, en faire l’économie : si je ne conserve que l’ascendance marxienne du concept de fétichisme, et que j’oublie la part freudienne, je manque ce qu’a de plus original l’articulation qu’Adorno opère.

(Je m’aperçois que, dans tout ce que je suis en train d’écrire, je n’avance pas d’un pouce, je ne dis rien, tout au plus je projette (ou promets) beaucoup. Et pourquoi cependant est-ce nécessaire ?)

Deux questions surtout, pour clore cette rapide prise de notes :

1. Pour l’intervention en séminaire du mois prochain, comment procéder ? Il va de soi que 45 min, c’est extrêmement court, je suis obligé de couper à vif dans tout cela. Faut-il que je choisisse un seul de mes deux fils principaux, et alors, lequel ? Faut-il au contraire que je tente une première articulation entre les deux ? Partir de la lecture d’un texte, ou au plus de deux ? Si je ne m’astreins pas à ce genre de démarche, je cours le risque d’être abusivement abstrait et théorique, et personne n’y comprendra rien.

2. Et la musique, dans tout ça ? En premier lieu : pour mon intervention le mois prochain, si Copland & Co ne sont là que pour « illustrer », ça ne sert absolument à rien, et en même temps on n’a pas du tout le temps de mener une analyse précise (on l’a bien vu avec Olga au sujet de Schubert). Pas de « musique d’illustration », et pas le temps d’une véritable analyse : mais s’il n’y a pas, jamais, de musique, à quoi bon tout cela ? Comment est-ce que cela va pouvoir « parler » aux uns et aux autres ? (Oserai-je l’avouer ? J’ai peur, aussi, parfois, de confronter la musique sur laquelle je suis censé travailler à mes exigences « théoriques », j’ai peur à la fois de m’y confronter, moi-même, et j’ai peur de la présenter au séminaire : comment oser Copland et Mehldau, après Berg et Kurtag ? Je n’ai aucune assurance quant à ces musiques, même si je crois savoir que l’intérêt que je leur porte n’est pas un simple subjectivisme de goût, il ne s’agit pas simplement de ce que « j’aime », ou non, le jazz — à supposer que cela existe, « le » jazz. Je reste convaincu, malgré tous mes doutes, que ces musiques méritent mieux que le discours qu’on leur applique habituellement.) En second lieu : à terme, pour ma thèse, cette fois il ne sera pas question de se soustraire à l’exigence de ne pas parler uniquement « dans le vide » — il me faudra mener des analyses précises et en lien direct avec ce que je vais élaborer comme cadre théorique. Dois-je pour cela rester sur mon projet initial (Copland, Carrothers, Mehldau, et les « influences de la musique occidentale de tradition écrite »), ou bien faut-il le déplacer ? J’aperçois à la fois de nombreux avantages et de nombreuses difficultés (qu’il faut que je mette par écrit, mais une autre fois) à m’en tenir à mes trois pianistes.

C’est tout pour ce matin, 20 avril 2008.