Cela va contre mon éducation

« Et pourtant en même temps, je pensais avec un orgueil immense au fait d’être assis à Marseille sous l’effet du haschich, et combien peu nombreux devaient être ceux qui partageaient ma griserie ce soir-là. Comme je n’étais pas capable de craindre un malheur futur, une solitude à venir ; le haschich restait toujours. Dans cet état d’esprit, la musique d’une boîte de nuit, située à côté, que j’écoutais, jouait un rôle. G. passa devant moi dans une calèche. C’était une vision, exactement comme auparavant. Il s’était incorporé dans la silhouette d’un voyou du port. Mais il n’y avait pas seulement de connaissances. À ce moment de profond ravissement deux personnes, des bourgeois, des Apaches – qu’en sais-je – passaient devant moi – et je vis Dante et c’était Pétrarque. – Tous les hommes sont des frères. Ainsi commença une chaîne de pensées que je ne puis plus suivre. Mais son dernier tronçon avait décidément une forme moins banale que le premier et menait, si je ne me trompe, à des images d’animaux.

Sur un tramway qui s’arrêta un instant sur la place où j’étais assis, était écrit : “Barnabé”. Et la triste et cruelle histoire de Barnabé ne me sembla pas mal comme but d’un tramway dans la banlieue de Marseille. Tout ce qui se passait autour de l’entrée du dancing-bar me frappait par sa beauté. De temps en temps, un chinois en pantalon de soie bleue et en veste de soie rose éclatant sortait. C’était le portier. Des filles se montraient dans l’ouverture de la porte. Je ne ressentais aucun désir. Il était amusant de voir arriver un jeune homme avec une jeune fille en robe blanche et de ne pouvoir m’empêcher de penser immédiatement : “Voilà qu’elle a réussi à s’échapper de l’intérieur en chemise de nuit, et il la ramène maintenant.” Enfin j’étais flatté à la pensée d’être attablé ici au centre de toutes les débauches et avec “ici”, je ne pensais pas à la ville même, mais au petit coin pas très riche en événements où je me trouvais. Mais les événements se présentaient d’une telle façon que leur seule apparition me touchait comme avec une baguette de fée et que je fus plongé dans un rêve devant eux. Dans des heures semblables, les hommes et les choses se comportent comme les personnages et les objets faits en moelle de sureau qu’on place, sous un verre, dans une boîte aux parois métalliques et qui, électrisés par un frottement d’un chiffon de cuir contre le verre, se doivent connaître les positions les plus extraordinaires, les uns par rapport aux autres.

J’appelais la musique qui chaque fois s’enflait de nouveau pour diminuer ensuite, les baguettes de paille du jazz. J’ai oublié sous quel prétexte je me permettais de marquer la mesure avec le pied. Cela va contre mon éducation et ne se faisait pas sans une discussion intérieure. Il y avait des moments où l’intensité des impressions acoustiques chassait toutes les autres ; surtout au petit bar, tout disparut soudainement dans un bruit de voix et non pas dans celui de la rue. Ce bruit de voix avait ceci de particulier qu’il me semblait sonner comme du dialecte, c’est-à-dire que les Marseillais ne parlaient pas un français assez pur à mon gré. Ils en étaient tous restés au degré du dialecte. Le phénomène de distance si bien formulé par Kraus : “Plus on regarde de près un mot, plus il vous semble vous regarder de loin”, semble aussi de rapporter à l’optique des choses. En tout cas, je trouve parmi mes notes, celle-ci d’étonnement : “Comment les choses savent tenir bon aux regards !” »

Walter Benjamin, « Haschich à Marseille » (1935), Écrits français, Paris, Gallimard (coll. “folio”), 1991, p. 112-114.

(Merci à Dimitri Sandler d’avoir attiré mon attention sur ce passage lors du récent colloque W. Benjamin à Strasbourg – savamment organisé par Marion Picker.)