Si tant est que la mise en scène soit un art

à propos du Parsifal de Krysztof Warlikowski

(En 1992, Patrice Chéreau faisait paraître, sous le titre Si tant est que l’opéra soit du théâtre, les notes de mise en scène correspondant au travail qu’il avait fait avec Pierre Boulez pour la création en 1979 de la version en trois actes de l’opéra Lulu d’Alban Berg. Ce n’est pas en rapport direct avec ce qui suit, ce n’est pas non plus sans rapport. S’il n’est ni le premier, ni le dernier, Chéreau fait incontestablement partie de ceux qui ont élevé la mise en scène au rang d’un art, et plus particulièrement dans le domaine de l’opéra [1] — domaine qui ne manquait pas plus à l’époque qu’aujourd’hui de metteurs en scène étrangers à toute prise de risque, à tout ce qui est susceptible de déranger un peu les habitudes fétichisées du public. On pense ce que l’on veut, par ailleurs, de Chéreau, on a le droit de ne pas aimer, ou de lui faire reproche de tel ou tel point précis, etc., mais on ne peut pas lui enlever cela : il n’a jamais eu peur de prendre des risques. Il en va de même de Krysztof Warlikowski.)

De Krysztof Warlikowski, j’avais vu d’abord à Avignon la mise en scène de Kroum, de Hanokh Levin, je crois que c’était en 2005. Le spectacle avait été repris à l’Odéon cet hiver, j’y étais retourné, et tout autant enthousiasmé que la première fois. Quitte à subir du Wagner, je me suis dit, autant que ce soit correctement mis en scène – mais quand j’ai voulu m’en occuper, c’était déjà complet depuis un moment. Un coup de chance ensuite, une place qu’on m’a refilée (et, qui plus est, de ces places que je n’aurais jamais les moyens de me payer, au parterre de l’opéra Bastille) : c’est comme ça que je me suis retrouvé jeudi soir – veille du printemps et veille de vendredi saint –, prêt à affronter cinq heures de Parsifal.

Je savais par la presse que la première avait été mouvementée, que Warlikowski y avait été copieusement hué par une partie du public, et à vrai dire cela n’était pas pour rien dans mon envie de voir le spectacle – non pas par snobisme, mais par mépris profond des wagnériens fanatiques, des gardiens de l’orthodoxie qui n’aspirent à rien d’autre qu’à la communion religieuse autour de la musique fétichisée [2]. Inutile que je me lance dans la recension des innombrables qualités du travail du metteur en scène, même si je dois rappeler cette image géniale : le preux chevalier Parsifal, déshabillé, ligoté sur une chaise par les filles-fleurs en robe à paillettes, chantant chastement « Vous ne m’attraperez pas ! » en caleçon, cloué au sol sur la chaise renversée... Inutile, parce que ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les une ou deux minutes qui ont précédé la reprise du troisième acte : Warlikowski y fait projeter les dernières images du film Allemagne, année zéro de Roberto Rosselini, celles où l’on voit le petit garçon se jeter du haut d’un immeuble dans le Berlin dévasté de l’après-guerre [3].

Warlikowski aurait pu choisir de projeter les mêmes images pendant le prologue de ce troisième acte, accompagnées par la musique. Non, il choisit de le faire dans un plein silence : l’impression n’en est que plus vive. Elle est forte, très forte. C’en est même choquant, oui, pour certains, je peux aisément le concevoir. Et assurément le metteur en scène ne pouvait l’ignorer. Mais pour moi, le malaise vient au contraire de ces c... de grands bourgeois, sûrs de leur fait, qui se permettent alors de siffler, huer, etc., pendant le spectacle. Malaise de voir se déchaîner la pire vulgarité, la médiocrité infinie de ceux-là même qui ont pris grand soin à « s’habiller » pour leur sortie mondaine, pour aller voir « leur » Parsifal. Ceux qui croient savoir, et ne savent rien. N’ont-ils rien appris, rien compris ? Et encore une fois : en plein spectacle, sans le moindre égard pour ceux qui, peut-être, n’ont pas le même avis qu’eux. Qu’ils grognent à la fin, s’ils tiennent absolument à rendre publique leur stupidité ! Mais ne pas être capable du minimum de respect, sinon pour le metteur en scène, au moins pour les autres spectateurs ?

Je ne dis pas que Warlikowski a eu raison, ni qu’il a eu tort : ces choses-là sont bien trop complexes et graves pour qu’on se permette d’en juger à chaud, en une demi-phrase. Mais j’appelle simplement à cela : au respect du geste de l’artiste. Nul n’imagine sérieusement qu’un tel geste puisse être gratuit, non réfléchi, que ce soit une simple facétie de metteur en scène tenant absolument à faire scandale – qu’on accepte simplement cela : être prêt à ce que l’art nous pose des questions, être prêt à recevoir autre chose, en allant à l’opéra, que juste le confort de se faire bercer par la « mélodie infinie » wagnérienne.

Que savent-ils, tous ces c... qui se permettent de siffler ? Qu’ont-ils lu sur Wagner, sur le wagnérisme, sur la tragédie du XXe siècle, pour qu’ils s’autorisent à juger si souverainement [4], sans le moindre temps de réflexion. (Je peux leur indiquer quelques livres sur la question, si vraiment elles les intéresse au point qu’ils se croient obliger de faire étalage public de leur avis.)

Et la musique ? Son infinie vulgarité correspond bien aux réactions qu’elle suscite pour sa « défense », c’est pathétique et grotesque, toute cette emphase, cette boursouflure pseudo-métaphysique, et ces bondieuseries crétines. Wagner mérite amplement la haine féroce que lui vouaient tant Adorno que Lacoue-Labarthe, Wagner n’avait rien compris à ce que pouvait et devait être l’art de son temps. Mais, l’un des pires artistes de son époque, Wagner en fut aussi l’un des plus géniaux « artisans » : comme le savent très bien – et sans nul doute bien mieux que les wagnériens fanatisés – tout ceux qui en ont fait un « ennemi proche », la qualité de la facture musicale, le soin apporté à tant de détails, l’ampleur de l’entreprise font que Wagner aura bouleversé toute l’histoire de l’opéra, de la musique, et au-delà. (Autre façon de le dire : je déteste profondément cette musique, qui n’en est pas moins une « grande » musique. C’est une musique objectivement affligeante et désastreuse, mais il m’est à peu près impossible de ne pas y être, quelque part, sensible.) Je ne connais pas de meilleure façon de rendre justice à cette « grandeur » propre de la chose, que d’en faire des mises en scène telles que celle de Warlikowski, qui prennent l’œuvre très au sérieux sans s’y abandonner, en s’employant à en désamorcer les pires aspects et en invitant à garder l’œil critique et les questions ouvertes. Y compris celle du rapport entre la musique de Wagner et l’utilisation qui en a été faite.

[1] Je garde pour ma part le meilleur souvenir de sa mise en scène de De la maison des morts de Janacek (livret d’après Dostoievski), l’été dernier à Aix (une fois de plus avec Boulez, d’ailleurs), alors même que je ne suis pas un inconditionnel des opéras de Janacek.

[2] Dans son article sur le spectacle, Christian Merlin suggère, peut-être à raison, que ce public d’opéra n’est pas forcément habitué à aller au théâtre, et à se poser beaucoup de questions. Intuition corroborée par les commentaires entendus à la sortie, où la qualité musicale est évaluée selon le seul critère de la puissance vocale des chanteurs...

[3] Comme je ne l’ai vu signalé dans aucun article au sujet de cette production – mais je n’en ai pas lu des dizaines –, c’est à se demander si qui que ce soit l’a remarqué : dès l’acte 1 et à certains moments-clés de l’acte 2, il y a sur scène un rôle muet (mais sur qui l’attention est attirée, notamment par l’éclairage, en plus d’un endroit), avatar du petit garçon du film de Rosselini, que l’on identifie comme tel seulement au troisième acte, quand il en reprend explicitement l’habit. La séquence du film n’est donc pas un simple élément « collé » au reste, surajouté : elle est intimement tressée à l’ensemble de la mise en scène.

[4] Au jeu du jugement souverain, les plus ridicules sont comme souvent ceux qui prétendent en faire métier. Renaud Machart (Le Monde), qui lui-même semble être une erreur – ou en tout cas un modèle d’incompétence absolue –, se permet de statuer sur les « erreurs », « un peu grossières », de Warlikowski, pour conclure à un « ratage ». « Certes Wagner fut antisémite, certes Adolf Hitler chérissait sa musique », mais tenter d’en dire quoi que ce soit d’autre relèverait du « raccourci idéologique ». Circulez, il n’y a rien à voir ! C’est se faire une bien petite idée de l’art, encore une fois. Mais la palme de la bêtise, pour une fois, lui échappe, car François Delétraz (Le Figaro) n’hésite pas à féliciter le public parisien « au meilleur de sa forme » – « Il n’est rien de pire que des applaudissements convenus. » écrit-il, préférant manifestement la vulgarité convenue –, et à conclure : « Le public aime l’opéra, il veut y retrouver de quoi assouvir sa flamme. Il rejette donc ce qui est élucubration intellectuelle et ne sert pas la musique. » Pour ma part je me demanderai toujours comment des gens peuvent faire métier d’être critique sans mourir d’ennui, si de la musique ils attendent avant toute chose qu’elle leur épargne la moindre réflexion et tout ce qui est « torturé et intello » (F. Delétraz dixit). Heureusement, cette médiocrité anti-intellectualiste, ravalant l’art au rang de divertissement censé assouvir telle ou telle flamme, n’est pas unanimement partagée par la profession : Christian Merlin (réellement spécialiste de Wagner, lui) et Jean-Charles Hoffelé, par exemple, ont un peu mieux compris de quoi il s’agissait.