« élections, piège à cons » et autres lieux communs de l’anti-démocratisme

éthique de la discussion publique

Je ne reviens pas sur ce que tout le monde connaît (ou devrait connaître) : le rôle clef qu’a joué, tant à l’extrême-droite qu’à l’extrême-gauche, l’importance de l’anti-parlementarisme (i.e de l’anti-démocratisme) dans l’Europe de l’entre-deux guerres. Non pas pour fermer le débat par un argument massif, mais pour en situer son horizon réel. Dès lors, on ne peut manquer de s’inquiéter face aux résurgences de ce genre de schèmes de pensée dans le débat public, et ces résurgences semblent nombreuses ces derniers temps. Je dis bien « s’inquiéter », je ne dis pas : traiter de « fasciiiiste » toute personne qui critique le fonctionnement de nos démocraties (je ne suis d’ailleurs pas le dernier à le faire, en général), ni, de façon plus soft, refuser de discuter avec une telle personne — toute la difficulté consiste d’ailleurs à faire la différence entre les critiques de la démocratie qui relèvent de l’anti-démocratisme, et celle qui n’en relèvent pas (au contraire). Et ceci est d’autant plus délicat que tout le monde, et les anti-parlementaristes les premiers, parle au nom de « la démocratie », pour ne pas dire « la Démocratie » (toujours accompagnée d’une semblable absolutisation du « Peuple »).

(À ce petit jeu-là, quelqu’un comme Slavoj Zizek est très fort, car c’est un provocateur, et on ne sait jamais si c’est du lard ou du cochon, d’autant plus qu’il est évidemment très malin — pris au pied de la lettre en tout cas, c’est absolument terrifiant, mais pour ma part j’ai du mal à savoir à quoi m’en tenir. Cependant, le simple fait que « pris au pied de la lettre, c’est absolument terrifiant » condamne à mes yeux le bonhomme : on n’a pas le droit de jouer avec ces choses-là, l’enjeu en est trop grave.)

Ce matin dans Libération, un article de la page « rebonds » s’intitulait tout simplement : « L’élection organise une aristocratie »... et prônait, le plus sérieusement du monde, la mise en place du tirage au sort. Et ceci, bien entendu, au nom de « la démocratie » : la vraie, l’unique, l’athénienne bien sûr. Le fond du propos, à vrai dire, serait risible s’il n’était profondément dangereux.

(Rétrospectivement, Cohn-Bendit identifie le slogan « élections, piège à cons ! » comme une des deux ou trois « vraies conneries », avec bien sûr le « CRS = SS ! », que le mouvement de Mai a portées, et qu’il regrette beaucoup. J’ai du mal à ne pas lui donner raison, sur cela (et souvent sur le reste) : hier encore pour les municipales, 34 % d’abstention dans toute la France, et pas loin de 45 % à Paris – à vrai dire je trouve cela honteux.)

Mais tout cela, qui relève d’une discussion plus globale – et probablement interminable, en droit comme en fait –, n’est pas la raison première qui me fait rédiger ce billet : ce qui m’a frappé, en lisant l’article ce matin, c’est le fait que les deux signataires de l’article étaient présentés ainsi : « LAURENT HENRY, post-doctorant, et PHILIPPE-ALEXANDRE POUILLE, doctorant ». C’est toujours louche, quand le signataire d’un texte est qualifié d’« universitaire », de « chercheur », etc., sans mention de sa discipline : ça sent fort l’argument d’autorité, à l’endroit même où la compétence n’en confère aucune. Et de fait, ça ne manque pas : faites vous-mêmes vos recherches Google, les disciplines des deux signataires ne leur donnent pas beaucoup d’autorité sur la question dont ils traitent dans ce texte.

Est-ce que cela veut dire qu’ils n’ont pas le droit de s’exprimer ? Certes non, mais pas en tant que « doctorant » et « post-doctorant », à mon sens. En réalité, ces deux personnes s’expriment plutôt, il me semble, en tant que militants d’une très célèbre association « altermondialiste et antilibérale » (idem, à vos moteurs de recherche) : pourquoi ne pas le dire ? Ca n’a rien de honteux. Ca permet de jouer cartes sur table, et c’est le minimum d’éthique qu’on peut attendre dans une discussion publique.

Sinon, ça ressemble à une dissimulation. On aimerait bien parfois que l’extrême-gauche se débarrasse de ses vieux réflexes : celui-ci d’abord, mais aussi, mais surtout : l’autre bien sûr, l’anti-parlementarisme.