un jour, un an

mémoire des dates

Il y a quelques semaines, je remarque sur la table d’une librairie la récente réédition en poche de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Georges Perec, dans la collection « Titres » de Christian Bourgois Éditeur. Je ne l’avais pas chez moi, je prends donc le bouquin. Sur la quatrième de couverture, une courte bio de Perec, qui se termine ainsi : « Il meurt le 3 mars 1982. »

1982, je savais, mais pas le jour précis : du coup cela me fait penser à ceci que, quelque six ou huit mois plus tôt, j’avais remarqué que Marguerite Duras était disparue, elle, le 3 mars 1996.

Je me souviens qu’au début des années 1990, il y avait eu d’importantes émeutes à Los Angeles, après qu’un jury (blanc) avait acquitté des policiers (blancs) qui avait tabassé un homme (noir), seulement coupable d’un excès de vitesse. La scène avait été filmée par un vidéaste amateur, et ces images passaient, non pas en boucle mais quand même très régulièrement, et chaque fois je voyais la date affichée en incrustation sur la vidéo, en bas et à droite : 1991.03.03. Le 3 mars 1991. (Je viens de vérifier : les émeutes de Los Angeles se sont déroulées pendant 6 jours, du 29 avril au 4 mai 1992, et il y a eu près de 40 morts.)

J’avais beau avoir pleine conscience de l’absurdité d’une telle chose, je me sentais sourdement coupable : simplement d’avoir fêté mon anniversaire dans l’insouciance ce jour-là.

(Et c’est précisément parce que j’ai de nombreux souvenirs heureux de mes anniversaires depuis, et c’est précisément parce que, maintenant, j’accueille en moi Perec et Duras, volontiers et avec un infini respect, liés à moi par ce lien secret, que je suis capable de reparler de ces émeutes de Los Angeles, et de parler de ceci que je n’avais jamais confié à personne : la blessure profonde et secrète que me causait, chaque fois, la vision de ces images, et la date en bas et à droite.)