Dans la grande comédie, la comédie du monde...

All the world’s a (worrying) stage

L’actualité, c’est parfois lire ou relire des livres datés, sans aucun doute périmés : tout ce à quoi l’on assiste dans ce pays depuis le triste 6 mai dernier, ça n’existait pas en 1993, il y a bientôt quinze ans. À l’heure où la fiction du politique prend sa nouvelle forme de fiction télé du politique, à l’heure de l’hyper-président du Fouquet’s à Disneyland, à l’heure des félicitations adressées à Poutine et de la venue en grande pompe de Khadafi à Paris pour célébrer les droits de l’homme, mais à l’heure également où l’on appelle la gauche dite réformiste à renier compulsivement toute référence au marxisme — façon de s’assurer que la gauche dite radicale s’occupe de perpétuer l’imbécile dogmatisme ? façon de reconduire, par la dénégation, le « surmoi marxiste » (l’expression stupide fait florès depuis quelques mois) sous sa forme léniniste-révolutionnaire la plus dramatique ? —, lire ou relire Spectres de Marx de Derrida. Une urgence, sans doute.

« Au titre de la guerre civile, doit-on rappeler encore que jamais la démocratie libérale n’a été aussi minoritaire et isolée dans le monde ? que jamais elle n’aura été dans un tel état de dys-fonctionnement dans ce qu’on appelle les démocraties occidentales ? La représentativité électorale ou la vie parlementaire n’est pas seulement faussée, comme ce fut toujours le cas, par un grand nombre de mécanismes socio-économiques, mais elle s’exerce de plus en plus mal dans un espace public profondément bouleversé par les appareils techno-télé-médiatiques et par les nouveaux rythmes de l’information et de la communication, par les dispositifs et la vitesse des forces qu’elles représentent mais aussi bien, et par conséquent, par les nouveaux modes d’appropriation qu’elles mettent en œuvre, par la nouvelle structure de l’événement et de sa spectralité qu’elles produisent (qu’elles inventent et mettent au jour, inaugurent et révèlent, font advenir et mettent en lumière à la fois, là où elles étaient déjà là sans être là : c’est du concept de production dans son rapport au fantôme qu’il s’agit ici). Cette transformation n’affecte pas seulement des faits mais le concept de tels « faits ». Le concept même de l’événement. Le rapport entre la délibération et la décision, le fonctionnement même du gouvernement a changé, non seulement dans ses conditions techniques, son temps, son espace et sa vitesse, mais, sans qu’on s’en soit vraiment rendu compte, dans son concept. Rappelons-nous les transformations techniques, scientifiques et économiques qui, en Europe, après la Première Guerre mondiale, avait déjà bouleversé la structure topologique de la res publica, de l’espace public et de l’opinion publique. Elles n’affectaient pas seulement cette structure topologique, elles commençaient à rendre problématique la présomption même du topographique, et qu’il y eût un lieu, et donc un corps identifiable et stabilisable pour la parole, la chose ou la cause publique, mettant en crise, comme on dit souvent, la démocratie libérale, parlementaire et capitaliste, ouvrant ainsi la voie à trois formes de totalitarisme qui se sont ensuite alliées, combattues et combinées de mille façons. Or ces transformations s’amplifient démesurément aujourd’hui. Ce processus ne répond d’ailleurs même plus à une amplification, si l’on entend sous ce mot une croissance homogène et continue. Ce qu’on ne mesure plus, c’est le saut qui nous éloigne déjà de ces pouvoirs médiatiques qui, dans les années 1920, avant la télévision, transformaient profondément l’espace public, affaiblissaient dangereusement l’autorité et la représentativité des élus et réduisaient le champ des discussions, délibérations et décisions parlementaires. On pourrait même dire qu’elles mettaient déjà en question la démocratie électorale et la représentation politique telles du moins que nous les connaissions jusqu’ici. Si, dans toutes les démocraties occidentales, on tend à ne plus respecter le politicien professionnel, voire l’homme de parti en tant que tel, ce n’est plus seulement à cause de telle insuffisance personnelle, de telle faute ou de telle incompétence, de tel scandale désormais mieux connu, amplifié, en vérité souvent produit, sinon prémédité par un pouvoir médiatique. C’est que le politicien devient de plus en plus, voire seulement, un personnage de la représentation médiatique, au moment même où la transformation de l’espace public, justement par les médias, lui fait perdre l’essentiel du pouvoir et même de la compétence qu’il détenait auparavant des structures de la représentation parlementaire, des appareils de parti qui s’y liaient, etc. Quelle que soit sa compétence personnelle, le politicien professionnel conforme à l’ancien modèle tend aujourd’hui à devenir structurellement incompétent. Le même pouvoir médiatique accuse, produit et amplifie à la fois cette incompétence du politicien traditionnel : d’une part, il lui soustrait le pouvoir légitime qu’il tenait de l’ancien espace politique (parti, parlement, etc.), mais, d’autre part, il l’oblige à devenir une simple silhouette, sinon une marionnette sur le théâtre de la rhétorique télévisuelle. On le croyait acteur de la politique, il risque souvent, c’est trop connu, de n’être plus qu’acteur de télévision. »

Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris : Gallilée, 1993, p. 131-133.