Entretien dans la montagne (Gespräch im Gebirg), Paul Celan

(re)traduire Celan

Dans une chronique récente sur remue.net, Ronald Klapka revient sur l’actualité éditoriale liée à l’œuvre de Paul Celan ; au détour d’une note de bas de page de cette chronique, je découvre cette autre chronique, plus ancienne (janvier 2002), du même Ronald Klapka, cette fois au sujet de la parution chez Verdier de la traduction (datant de 1990) de Stéphane Mosès de l’Entretien dans la montagne de Celan. La même année 2002, paraissait au Seuil la traduction de Jean Launay, en même temps que le discours du Méridien et que les autres textes en prose de Celan, dans la collection « la librairie du XXIe siècle ». Plus récemment, en avril dernier (2007), la parution en poche (« Points » Seuil) de la traduction par Jean-Pierre Lefebvre de la nouvelle Lenz de Georg Büchner était accompagnée d’une nouvelle traduction, par le même J.-P. Lefebvre, du texte de Celan. Avec la première traduction de 1970, celle d’André du Bouchet et de John E. Jackson (disponible chez Fata Morgana), on en est donc à (au moins) quatre traductions disponibles en français du Gespräch im Gebirg : tentons de faire le point. (Note : lire aussi ces quelques compléments sur Celan et sur la traduction du titre)

La traduction fait débat : ce n’est pas nouveau, mais ça continue de plus belle à l’heure du net.

Concernant la poésie de Paul Celan, là aussi il commence à y avoir une certaine « tradition » de querelles autour de ses traductions françaises : c’est Henri Meschonnic qui avait ouvert le feu dès 1973, dans un essai au titre rageur (« On appelle cela traduire Celan », in Pour la poétique II, Gallimard), en s’en prenant aux traductions d’André du Bouchet, Jean Daive et Jean-Pierre Burgart (dans le « recueil » [1] Strette paru au Mercure de France en 1971, toujours disponible). La critique était virulente, violente même, mais précise et argumentée. La polémique ne mérite peut-être pas d’être réouverte, mais il faut au moins comprendre ceci : l’enjeu n’est pas tant la rigueur, le caractère correct ou non de la traduction, mais bien plutôt l’idéologie qui peut se cacher, même involontairement, dans un manque de rigueur. Et, s’agissant de Paul Celan, plus encore peut-être qu’ailleurs.

Avant de commencer vraiment cette très brève étude, je tiens à préciser « d’où je parle » :
1. je ne suis pas du tout germaniste, tout au plus j’ai quelques très vagues restes de quatre ans d’allemand au collège et au lycée, mais l’allemand était la matière où j’étais vraiment un cancre [2] ;
2. je ne suis pas du tout spécialiste, même un peu, de Paul Celan : je ne connais pas grand’chose, hormis l’Entretien dans la montagne, le Méridien, quelques poèmes (très peu), et aussi le livre essentiel de Philippe Lacoue-Labarthe, La poésie comme expérience (Bourgois, 1986 ; c’est à ce livre, lu cet été, que je dois mon intérêt pour Celan — c’est également grâce à lui que j’y ai, tant soit peu, accès) ;
3. je ne suis pas du tout familier des problématiques de la traduction : tout au plus, je peux revendiquer, hormis donc deux lectures spécifiques à Celan (le livre de Lacoue-Labarthe et l’essai de Meschonnic), la lecture de quelques courts textes [3] : Qu’est-ce qu’une traduction « relevante » ? de Jacques Derrida (texte d’une conférence de 1998, paru initialement dans le Cahier de L’Herne consacré à Derrida, mais disponible séparément dans la collection « Carnets », toujours aux Éditions de L’Herne), texte absolument remarquable sur le pardon ; Sur la traduction de Paul Ricœur (Bayard, 2004), que j’ai lu il y a deux ans sur les conseils d’une amie, mais dont je n’ai aucun (vraiment aucun) souvenir ; l’essai de Walter Benjamin, La tâche du traducteur (disponible en poche in Œuvres I, chez Folio « Essais »), que j’ai en fait plus survolé que vraiment lu.

En somme, je n’y connais rien.

Je ne connais rien à ce dont je m’apprête à parler [4]. Mais si je précise cela, ce n’est pas, ou pas uniquement, par devoir d’honnêteté : c’est plutôt pour indiquer que ce que je vais tenter de dire saute aux yeux de quelqu’un qui n’est ni spécialiste de Celan, ni spécialiste de la question de la traduction, ni même germaniste... Et donc façon de dire que certains éditeurs font preuve d’une certaine légèreté, en publiant la travail de traducteurs, au sujet de qui il ne s’agit pas de légèreté cette fois, mais franchement d’incompétence et d’irresponsabilité. Et c’est d’autant plus décevant de la part d’un éditeur dont on respecte et suit le travail, remarquable.

Reprenons. Gespräch im GebirgEntretien dans la montagne selon du Bouchet/Jackson et selon Mosès, Dialogue dans la montagne selon Launay, Le dialogue dans la montagne selon Lefebvre (je ne comprends pas du tout l’ajout de l’article, il doit y avoir une raison, mais elle m’échappe) [5] — est écrit en août 1959. Je reprends la description très sommaire qu’en fait, au détour d’une parenthèse, Ph. Lacoue-Labarthe : « une sorte de conte, entre Lenz et les Récits hassidiques, où deux Juifs s’entretiennent sur le langage » (La poésie comme expérience, p. 54). Je m’en tiens là. C’est un récit très court, moins de dix pages (un peu plus quand même chez Fata Morgana...). C’est un texte magnifique, dense, essentiel — même dans ses mauvaises traductions.

Quelques remarques très brèves. Tout le monde, je crois, s’accorde à dire que ce texte — l’un des très rares textes en prose de Celan — est en rapport direct avec une rencontre manquée avec Theodor W. Adorno, qui aurait dû avoir lieu en juillet de la même année (1959), dans un petit village des Alpes suisses (Sils Maria, dans les Grisons [6]). La référence au Lenz de Büchner est explicite dans le texte, à la fois au début et à la fin. Enfin, comme l’indique Lacoue-Labarthe, le langage est au cœur du texte. Ces trois éléments — Adorno, Büchner, le langage — devraient, en plus de tout ce que l’on sait par ailleurs sur Celan, recommander une attention extrême, quant aux mots. Et donc, quant à la traduction.

Je prends le début du texte, et donne les quatre traductions dans leur ordre chronologique de première publication (du Bouchet/Jackson : 1970 ; Mosès : 1990 ; Launay : 2002 ; Lefebvre : 2007) :

Eines Abends, die Sonne, und nicht nur sie, war untergegangen, da ging, trat aus seinem Haüsel und ging der Jud, der Jud und Sohn eines Juden, und mit ihm ging sein Name, der unaussprechliche, ging und kam, kam dahergezockelt, ließ sich hören, kam am Stock, kam über den Stein, hörst du mich, du hörst mich, ich bins, ich, ich und der, den du hörst, zu hören vermeinst, ich und der andre, — er ging also, das war zu hören, ging eines Abends, da einiges untergegangen war, ...

Un soir que le soleil, pas lui seulement, avait sombré, s’en fut alors, quitta son logis et s’en fut le Juif, le Juif fils d’un Juif, et avec lui s’en fut son nom, son nom imprononçable, s’en fut et s’en vint, s’en vint clopinant, se fit entendre, s’en vint bâton en main, s’en vint foulant la pierre, m’entends-tu, tu m’entends, c’est moi, oui, moi, moi et qui tu entends, que tu crois entendre, moi-même et l’autre — s’en fut alors, il fallait l’entendre, s’en fut un soir alors que peu de chose avait sombré, ... (du Bouchet/Jackson)

Un soir, le soleil, et pas seulement lui, avait disparu, le Juif s’en alla, sortit de sa petite maison et s’en alla, lui le Juif et fils d’un Juif, et avec lui s’en alla son nom, l’imprononçable, il s’en alla et s’en vint, s’en vint, clopinant, se fit entendre, s’en vint bâton en main, s’en vint foulant la pierre, m’entends-tu, tu m’entends, c’est moi, moi, moi et celui que tu entends, que tu crois entendre, moi et l’autre — donc il s’en alla, on pouvait l’entendre, s’en alla un soir, alors qu’un certain nombre de choses avaient disparu, ... (Mosès)

Un soir, le soleil, et pas seulement lui, avait disparu, un soir donc, s’en alla, sortit de sa petite maison et s’en alla le Juif, Juif et fils de Juif, et avec lui allait son nom, l’imprononçable, il allait, il s’en venait, traînant les pieds, ça s’entendait, s’en venait, s’appuyait sur son bâton, s’en venait sur la pierre, m’entends-tu, tu m’entends, c’est moi, moi, moi et celui que tu entends, que tu crois entendre, moi et l’autre, — il allait donc, on pouvait l’entendre, il allait un soir, quand pas mal de choses avaient disparu, ... (Launay)

Un soir, le soleil, et pas seulement lui, avait disparu, et alors s’en alla, sortit de sa maisonnette et s’en alla, le Juif et fils d’un Juif, et avec lui s’en alla son nom, l’imprononçable, s’en alla et s’en venait, s’en venait comme ça, clopin clopant, on se faisait entendre, s’en venait avec son bâton, s’en venait passant sur la pierre, m’entends-tu, tu m’entends, c’est moi, moi, moi et lui, celui que tu entends, que tu t’imagines entendre, moi et l’autre — donc il s’en alla, ça s’entendait, s’en alla un soir, alors qu’un certain nombre de choses avaient disparu, ... (Lefebvre)

Avant même de discuter et comparer les choix de tel ou tel, il me semble absolument évident que les deux premières traductions sont d’ores et déjà hors jeu. Il ne devrait même pas y avoir à en discuter ; je le ferai cependant, pour cette raison précise : la traduction de Launay est publiée en même temps que le Méridien et les autres proses de Celan, celle de Lefebvre en même temps que le Lenz de Büchner (et de Monsieur L... d’Oberlin), si bien que les deux traductions que j’estime disqualifiées sont malheureusement celles qu’on lira si on veut s’acheter Entretien dans la montagne, sans s’être beaucoup renseigné.

Je prends donc la peine d’expliquer ce qu’il y a à reprocher à A. du Bouchet et J. E. Jackson d’une part, à Stéphane Mosès d’autre part. Commençons par la plus ancienne traduction : pour l’essentiel, tout est déjà dit, ou presque, dans l’essai de Meschonnic — ou bien, de façon moins polémique, par Lacoue-Labarthe (il écrit cela au sujet des poèmes précis Tübingen, jänner et Todtnauberg, mais c’est ici peu ou prou le même problème général) : « Tout au plus me paraît-il nécessaire d’indiquer que le style, « mallarméen » si l’on veut, des traductions d’André du Bouchet, leur afféterie ou leur préciosité, ne rendent pas justice à la dureté lapidaire, à l’abrupt de la langue maniée par Celan. Ou qui investissait Celan, le traversait. Prosodie et syntaxe, chez Celan, surtout vers la fin, font violence à la langue : elles la hachent, la désarticulent, l’abrègent (c’est-à-dire la coupent). Il y a là quelque chose d’assurément comparable à ce qui se passe dans les dernières esquisses, « parataxiques » comme dit Adorno, de Hölderlin : condensation et juxtaposition, étranglement de la langue. Mais nulle « recherche » lexicale, ou très peu ; et même lorsqu’il sacrifie à une sorte de maniement « surréalisant » de la métaphore ou de l’« image », ce n’est pas en s’écartant de la langue au fond la plus simple, la plus nue. » (La poésie comme expérience, p. 22-23). Je renvoie à Meschonnic et à Lacoue-Labarthe, pour la discussion détaillée de ce qui se joue dans cette « dureté lapidaire » de Celan : ici m’intéresse uniquement de signaler le fait que du Bouchet et Jackson sont, ni plus ni moins, en train de réécrire quelque chose qui a finalement peu à voir avec ce qu’écrit Celan. Un exemple : « die Sonne (...) war untergegangen » devient « le soleil (...) avait sombré ». Peut-être du Bouchet et Jackson trouvent cela très intéressant, leur soleil (qui) sombre, peut-être sont-ils enchantés de leur trouvaille : mais tout simplement ce n’est pas dans le texte ! Idem pour « s’en vint foulant la pierre » (que reprendra Mosès), pour traduire « kam über den Stein » : ils n’auraient pas dû tant se « fouler » à inventer des mots qui n’y sont pas. Ailleurs on est carrément dans l’erreur de compréhension : « peu de chose avait sombré » (et encore cet obscur sombrer...) pour rendre « einiges untergegangen war », les trois autres traductions s’accordent au moins sur le sens général : « un certain nombre de choses avaient disparu » (Mosès), « pas mal de choses avaient disparu » (Launay, s’écartant de la littéralité — parce qu’agacé par le contre-sens de du Bouchet et Jackson ?), « un certain nombre de choses avaient disparu » (Lefebvre). C’est ici bien sûr à Lefebvre (et Mosès) qu’il faut donner raison. Enfin, du Bouchet et Jackson « se permettent » (au nom de quoi ? de ce que du Bouchet est un immense poète ?) de rajouter des mots, d’en enlever, à leur guise : ainsi cette répétition de « son nom » (« son nom, son nom imprononçable » pour « sein Name, der aussprechliche ») — je ne comprends pas qu’on puisse en user aussi légèrement avec la répétition, tant elle est importante dans ce texte — ; ainsi cet étonnant « oui » dont on ne sait pas d’où il a pu surgir (« c’est moi, oui, moi, moi et qui tu entends » pour « ich bins, ich, ich und der, den du hörst ») ; ainsi les « und » qui disparaissent (« pas lui seulement » pour « und nicht nur sie », « le Juif fils d’un Juif » pour « der Jud und Sohn eines »). Bref, pour le dire franchement comme c’est : la traduction d’André du Bouchet et de John E. Jackson est un travail entrepris avec légèreté, avec irresponsabilité. Non seulement Celan mérite autre chose (et les enjeux de sa poésie interdisent qu’on ne le prenne pas avec le sérieux qu’il mérite), mais surtout on ne comprend pas bien ce qui peut motiver de telles « licences »...

Quant au travail de Stéphane Mosès, c’est une autre affaire : je crois tout simplement que Mosès ne sait pas, n’a pas idée de ce que peut et doit être une traduction, qu’il n’a tout simplement pas connaissance de la rigueur qu’un traducteur doit avoir. Cela peut avoir des conséquences désastreuses, j’y reviendrai. Mais prenons tout simplement le début de la première phrase : de quel droit rapproche-t-il donc « le Juif » (« der Jud ») du premier « s’en alla » (« da ging »), en amont de « sortit de sa petite maison » (« trat aus seinem Haüsel »). Si Celan a voulu la répétition « der Jud, der Jud und Sohn eines Juden », même du Bouchet et Jackson savent qu’il n’y a aucune raison ou justification, aucune permission pour rompre cela. Ce n’est au fond pas si grave, sur ce point précis, si on n’avait pas le texte allemand sous les yeux l’économie générale de l’ensemble n’en serait pas trop affectée (quoique...), c’est en tout cas moins préjudiciable que les préciosités de du Bouchet et Jackson. Mais c’est tout simplement inadmissible ! On ne traduit pas un texte en prose de Celan, poète, un poème en prose pourrait-on presque dire, comme on traduit une notice ou un brevet, avec, pour seul but, se faire comprendre du lecteur... Les mots, leur place et leur rythme comptent : le traducteur doit s’efforcer de rendre cela. Il va de soi que certaines tournures peuvent poser problème, des problèmes insurmontables parfois, en passant d’une langue à l’autre : mais ce n’est pas du tout le cas ici.

Restent alors les deux autres traductions, les deux plus récentes, celles de Launay et de Lefebvre. J’ai bien ma préférence — et pour tout dire quelques reproches à faire à la traduction de Launay. Mais ils sont de détails. Déjà signalé plus haut, le « pas mal de choses » pour traduire « einiges » me semble incorrect. Le verbe « ging » devient tour à tour « (s’en) allait » ou « s’en alla » : il aurait fallu trancher, à si peu de distance, dans une même phrase qui plus est, un même mot doit impérativement être traduit par un même mot — une fois encore il faut insister sur l’importance de la répétition dans l’économie rythmique du texte. Mais probablement Launay est-il conscient de cela ; il y a peut-être à contester ce choix, mais non sa compétence, je crois — l’ensemble de sa traduction le prouve.

La traduction de Lefebvre me semble la plus juste. Remarquable par son économie : par exemple le « kam am Stock » devient simplement « s’en venait avec son bâton », là où Launay rajoutait un verbe, « s’appuyait ». Remarquable aussi par son respect du rythme : « ich und der, den du hörst » devient « c’est moi et lui, celui que tu entends », là où les trois autres traductions avaient raccourci ce morceau de phrase.

Je n’ai pris que l’exemple des quelques premières lignes du texte : il est à peu près inutile de continuer extensivement la comparaison. Le problème général de la traduction de du Bouchet et Jackson se retrouve un peu partout dans la suite. L’inconséquence de Mosès ne se dément pas. Les deux traductions de Launay et de Lefebvre sont à lire et à comparer phrase à phrase, entre elles et, bien sûr, avec le texte allemand, on préférera ici celle-ci, ici celle-là, mais elles sont toutes deux de grande qualité. S’il faut vraiment choisir, je crois que je recommanderai celle de Lefebvre, mais à ce niveau c’est aussi peut-être affaire de goût.

Je m’abstiens donc d’une comparaison plus complète, mais je voudrais néanmoins examiner un autre passage, situé vers la fin du texte :

... und in meinem Aug, da hängt der Schleier, der bewegliche, da hängen die Schleier, die beweglichen, da hast du den einen gelüpft, und da hängt schon der zweite, und der Stern — denn ja, der steht jetzt überm Gebirg —, wenn er da hineinwill, so wird er Hochzeit halten müssen und bald nicht mehr er sein, sondern halb Schleier und halb Stern, und ich weiß, ich weiß, ...

... et dans mon œil, voilà qu’est tiré ce voile qui bouge, que sont tirés ces voiles qui bougent, et l’un d’eux, tu l’as soulevé déjà, et le second à présent est tiré, et l’étoile — car déjà la voici au-dessus de la montagne là-haut — lorsqu’elle voudra y entrer, à elle il lui faudra se marier et bientôt cesser d’être soi, mais moitié voile et moitié astre, et je sais, je sais, ... (du Bouchet/Jackson)

... et dans mon œil flotte un voile qui bouge, flottent des voiles qui bougent, tu viens à peine d’en écarter un qu’un deuxième y flotte déjà, et l’étoile — car, oui, elle brille à présent au-dessus de la montagne — si elle veut y entrer, elle devra célébrer ses noces et cesser bientôt d’être elle-même, pour devenir mi-voile et mi-étoile, je sais, je sais, ... (Mosès)

... et dans mon œil, il y a le voile suspendu, le voile qui bouge, il y a tous ces voiles qui bougent, à peine en as-tu levé un, le deuxième pend déjà, et l’étoile — car elle est là à présent, au-dessus des montagnes —, si elle veut entrer, elle devra célébrer des noces et n’être bientôt plus elle-même, mi-voile mi-étoile désormais, et je sais, je sais, ... (Launay)

... et dans mon œil, il y a le voile, le voile mobile, il y a les voiles, les voiles mobiles, et là, t’en as juste soulevé un qu’il y a déjà le deuxième derrière, et l’étoile — parce que, eh, maintenant elle est au-dessus de la montagne —, si elle veut y entrer, il faudra qu’elle célèbre les noces et que bientôt elle ne soit plus elle-même, mais moitié voile et moitié étoile, et je sais, je sais, ... (Lefebvre)

Ailleurs dans le texte, la traduction de Mosès se contente d’être médiocre et peu rigoureuse : ici je la crois désastreuse, scandaleuse même. Ou peut-être devrais-je dire, en un curieux néologisme, astreuse : elle ne prend pas la mesure, elle ignore tout du désastre à quoi s’affrontent ce texte de Celan et, au-delà, toute sa poésie. Non seulement, le texte de Celan n’indique nullement que l’étoile « brille » : il est tout simplement dit qu’elle « steht » (« stehen », c’est « se tenir », voire, plus simplement, « être »), mais bien plus, je crois qu’il y a des raisons profondes à ce que l’étoile ne brille pas : d’une part, il y a « le soleil, et pas seulement lui, » qui « avait disparu » (début du texte), l’étoile qui n’est « bientôt plus elle-même » et qui se voile ; d’autre part, les images les plus sombres du XXe siècle hantent, très explicitement, tout le texte, et notamment en son milieu : on ne m’otera pas de l’idée que Celan ne peut à aucun moment oublier que l’étoile, der Stern, est aussi à un moment devenue der gelbe Stern, l’étoile jaune. Après ce qui a eu lieu, et qui a déterminé de part en part toute l’écriture de Celan, il me semble scandaleux qu’on refasse « briller » des étoiles qui ne le peuvent plus : Stéphane Mosès n’a semble-t-il pas idée de ce qui se joue chez Paul Celan.

P. S. : En août dernier, j’ai commencé à m’intéresser à Celan : c’est alors que j’ai voulu lire l’Entretien dans la montagne. En librairie, il y avait l’édition Verdier (la traduction de Mosès) et l’édition Fata Morgana (la traduction de du Bouchet et Jackson), également le recueil des proses au Seuil (la traduction de Jean Launay). Je n’étais pas alors mis en garde contre le travail de traduction de du Bouchet sur Celan, mais l’édition Fata Morgana ne comportait pas le texte allemand, je l’ai donc laissée de côté (j’ai beau ne pas vraiment savoir l’allemand, je le déchiffre un peu néanmoins, et il me semble que s’agissant de poésie, les éditions bilingues s’imposent). Le recueil du Seuil était plus volumineux, donc plus cher ; le texte allemand était présent, mais en tout petits caractères, au pied des pages. C’est ainsi que j’ai acheté l’édition Verdier — éditeur qui, par ailleurs, s’est souvent fait remarquer par la qualité de ses publications de traductions, et notamment en langue allemande — : le texte allemand est en pleine page, en vis-à-vis du texte traduit, et comme d’habitude chez cet éditeur l’édition est soignée. De plus, la traduction est accompagnée d’un court essai du même Stéphane Mosès, au sujet de l’Entretien. C’est donc cette traduction que j’ai lue, en premier lieu ; au début je n’ai pas vraiment pris le temps de comparer phrase à phrase avec le texte original, et cela m’allait très bien. Puis j’ai lu l’essai ; Ronald Klapka, dans la chronique que je signalais plus haut, ne trouve rien à y redire, au contraire. Pour ma part, j’ai ressenti une très vive colère : ce n’est pas tant le fait que l’essai n’éclairait absolument rien de ce que je pensais avoir lu dans le texte, c’est surtout qu’il illustrait parfaitement, caricaturalement, ce que pouvait avoir de stérile et d’inutile un certain usage des outils hérités de la narratologie. Une pensée binaire, schématique, qui cadrait mal avec la subtilité de Celan. J’ai ensuite relu, attentivement, le texte et sa traduction : je crois que c’est vraiment le coup de l’étoile qui « brille » qui m’a poussé à rédiger tout ceci.

Bilan des courses : les deux traductions valables sont celles de Launay et de Lefebvre ; puisqu’il me semble important de disposer du texte allemand, je crois qu’il faut de toute façon acheter le recueil du Seuil (trad. Launay), ce qui donne aussi l’occasion de lire Le méridien, le discours de Brême, etc. Mais si on a encore 4€50 en poche, il ne faut pas hésiter à aller au rayon « B », comme Büchner, et à acheter le Lenz en poche — texte de toute façon indispensable, faut-il le rappeler —, où figure également le Dialogue dans la montagne, tous deux traduits par Jean-Pierre Lefebvre.

[1] Précisément, ce n’était pas la traduction d’un recueil de Celan, mais un recueil de traductions issus de recueils divers...

[2] Je n’y mettais aucune bonne volonté : j’avais décrété mon hostilité complète à cette matière. Mais je garde le meilleur souvenir de mon prof de lycée, M. Simon (je ne sais plus son prénom), dont je n’ai compris que plus tard (bien trop tard) ce qu’il aurait pu m’apporter. C’est un regret très vif aujourd’hui : je passe mon temps à travailler sur des philosophes de langue allemande, je n’y ai accès qu’en traduction.

[3] J’ajoute, aussi, la lecture d’une très grande partie des textes disponibles de Lacoue-Labarthe, puisqu’il faut bien donner raison à Derrida quand il écrit : « L’œuvre de Lacoue-Labarthe pourrait encore se lire ainsi : une pensée sans cesse aux prises avec l’enjeu le plus grave de la traduction, une pensée en proie à la traduction, une pensée de la traduction, une expérience de pensée pour laquelle la traduction ne serait pas un problème parmi d’autres, un objet, ce qui ferait face à une obligation ou ce à quoi une conscience ou un sujet consciencieux ferait face, mais l’expérience de la pensée elle-même, sa traversée la plus essentielle et la plus risquée, en ces lieux où l’expérience de la pensée est aussi une expérience poétique. » (« Désistance », in Psyché, t. II, Galilée, 2003, p. 205.)

[4] Du même coup, je suis preneur de tous commentaires, remarques, reproches, critiques vives ou moins vives : réagissez !

[5] Alors, « entretien » ou « dialogue » ? J’y reviens ici.

[6] Signalons-le quand même au passage (bien que je ne sache pas précisément quoi en dire et en penser) : Sils Maria n’est pas exactement n’importe quel petit village des Alpes suisses. S’il reçut de nombreuses visites éminentes (Proust, Thomas Mann, Hermann Hesse, etc.), c’est surtout au nom d’un certain Friedrich Nietzsche qu’il reste attaché. Nietzsche y séjourna de nombreuses fois entre 1881 et 1888.