L’élégance du hérisson (le fragment dans le romantisme allemand)

un hérisson peut en cacher un autre

Les hérissons ont la peau dure : toujours à la mode, le livre de Muriel Barbery donne lieu à de curieuses pratiques rituelles — dites de « lecture tournante » — dans les hauts cénacles littéraires, tandis que l’intelligentsia contre-attaque ici ou . D’un hérisson à l’autre, on se retrouve chez Buffon ou Chevillard, à première vue cela a l’air plus alléchant. Mon snobisme et mes a priori m’empêchent de prendre le temps de lire le fameux best-seller, quand même je n’ai pas que cela à faire (d’autant que, de Bergounioux à Bon, en passant par les entretiens Michon, l’inévitable « rentrée littéraire » s’annonce sous les auspices de livres volumineux...). Mais j’apporte ma modeste pierre à l’édifice, dans cette constellation numérique en constitution : voici donc le seul — mais très élégant — hérisson que j’ai croisé cet été, à Iéna.

« C’est dire que le fragment fonctionne simultanément comme reste d’individualité et comme individualité — par où s’explique aussi qu’il ne soit jamais défini, ou que ses approches de définition puissent être contradictoires. Lorsque F. Schlegel note « Les aphorismes sont des fragments cohérents. », il indique bien une propriété du fragment dans un manque d’unité et de complétude. Mais le célèbre fragment 206 de l’Athenaeum énonce que le fragment « doit être... clos sur lui-même, comme un hérisson. » Son devoir-être, sinon son être (ais ne faut-il pas entendre qu’il n’a d’être qu’un devoir-être, et que ce hérisson est un animal kantien ?), est bien formé par l’intégrité et l’intégralité de l’individualité organique.

Mais on doit lire en fait ce fragment 206 dans son entier : « Pareil à une petite œuvre d’art, un fragment doit être totalement détaché du monde environnant, et clos sur lui-même comme un hérisson. » La fragmentation est donc ici comprise comme détachement, isolement, qui vient exactement recouvrir la complétude de la totalité. Pour emprunter un terme à une tradition postérieure mais qui ne sera pas sans rapport avec le romantisme, celle de Schopenhauer et de Nietzsche, on serait tenté de dire que l’essence du fragment est individuation. Ce terme, en tant qu’indicateur d’un processus et non d’un état, aurait pour lui le grand fragment 116 de l’Athenaeum qui donne comme « essence propre » de la poésie romantique « de ne pouvoir qu’éternellement devenir, et jamais s’accomplir ». Et d’une certaine manière le fragment 116 revient en effet à définir la totalité de la « poésie romantique », c’est-à-dire la totalité de la poésie, comme fragment. Aussi bien venons-nous de lire que le fragment doit avoir les traits de l’œuvre, et de l’œuvre d’art. » (p. 63)

(...)

« Et c’est pour cette raison, parce que le Système lui-même doit être absolument saisi, que le fragment comme individualité organique implique l’œuvre, l’organon. La « systasis » a nécessairement lieu comme l’organicité d’un organon, que celui-ci soit vivant naturel (hérisson), société, ou œuvre d’art. Ou plutôt, qu’il soit tout cela à la fois — comme l’indique l’absence d’objet spécifié pour la totalité des Fragments. Ou plus précisément encore, qu’étant tout cela à la fois (et selon le « à la fois » de la fragmentation et de la symphilosophie), il ne puisse finalement l’être que comme œuvre d’art.

Non pas que le fragment comme tel incarne l’œuvre. On a déjà vu qu’il ne représentait qu’un analogon de l’œuvre — et il faudra y revenir. Nulle part on ne trouvera dans les textes une théorie de l’œuvre comme fragment, purement et simplement — bien qu’on en puisse partout repérer des traces ou des indices. L’œuvre ne cesse pas d’impliquer pour les Romantiques le motif fondamental de l’achèvement. L’œuvre véritable, l’œuvre absolue, harmonique et universelle, est cette « vie de l’esprit » en qui « vivent tous les individus », telle que la présente le dernier des Fragments (Ath. 451), et telle qu’elle se distingue précisément des « œuvres de la poésie et de la philosophie isolées » (donc, fragmentées) dont même l’achèvement reste inachevé. L’œuvre en ce sens est absente des œuvres — et la fragmentation est toujours aussi le signe de cette absence. Mais ce signe est au moins ambivalent — selon la logique constante de ce type de pensée dont le modèle est bien la théologie négative —, et la place vide qu’entoure une couronne de fragments dessine très exactement les contours de l’Œuvre. Il suffit d’un pas de plus, qui revient à penser que l’Œuvre comme œuvre, comme organon et individu, se donne précisément par sa forme, pour comprendre simultanément que l’Œuvre est, au-delà de tout art « isolé », œuvre d’art, et que le « système de fragments » (Ath. 77) dessine très exactement, par les traits de sa configuration fragmentaire, les contours sans doute extérieurs mais qui sont justement les contours propres de l’Œuvre d’art, de sa Physionomie absolue. » (p. 67-68)

(...)

« C’est donc dire, puisqu’il « n’y a rien encore de fragmentaire », que le fragment représente aussi le morceau détaché, le bloc erratique. Non pas selon une alternance des valeurs du mot « fragment » ou des fonctions des divers fragments : mais c’est absolument dans le même temps et le même geste de la fragmentation que le fragment, pour ainsi dire, fait et ne fait pas Système. Le fragment sur le fragment-hérisson est un tel hérisson dans sa proposition même, par laquelle il annonce simultanément que le hérisson n’est pas là. Le fragment bloque sur lui-même en quelque sorte l’achèvement et l’inachèvement, ou de manière plus complexe encore il ne serait sans doute pas impossible de dire qu’il achève et inachève à la fois la dialectique de l’achèvement et de l’inachèvement. À ce titre la fragmentation reviendrait à concentrer ou précipiter sur un point le processus par lequel le discours philosophique, chez Hegel encore, peut désigner son propre inachèvement, le maîtriser et le faire passer dans l’élément de la « pure pensée », qui est son achèvement. Le fragment sur le hérisson dessine, et fait dessiner par tous ceux qui l’entourent, le pur contour du hérisson, de l’Œuvre absente ; ce même geste — simplement l’écriture du fragment — revient par conséquent aussi à soustraire ce fragment à l’Œuvre, dans l’ambiguïté indéfiniment renouvelée de la petite œuvre d’art, et revient en somme à fragmenter le fragment. Il revient par conséquent à disloquer l’unité organique du hérisson, et à ne présenter la fragmentation des Fragments que comme un ensemble de membra disjecta : soit encore, si l’on veut, à réinvestir tout à coup au beau milieu de la valeur artistique du fragment sa valeur philologique, à ne livrer la Modernité à elle-même que sur le mode sur lequel elle reçoit l’Antiquité, c’est-à-dire sur le mode de la perte accomplie de la grande Individualité. » (p. 71-72)

Ph. Lacoue-Labarthe & J.-L. Nancy, L’absolu littéraire - Théorie de la littérature du romantisme allemand, Paris, Seuil (coll. « Poétique »), 1978.