Philippe Lacoue-Labarthe, « Remarque sur Adorno et le jazz »

d’un désart obscur

Pendant un peu moins d’un an, était en ligne sur cette page l’intégralité de l’article de Philippe Lacoue-Labarthe, « Remarque sur Adorno et le jazz. (D’un désart obscur) ». Cet article, à mes yeux sans aucun doute le plus important qui ait été écrit en langue française sur la questions des rapports entre Adorno et le jazz, était devenu difficilement trouvable : à moins d’en connaître l’existence et d’avoir une bonne bibliothèque universitaire à portée de main, on avait peu de chance de tomber dessus. C’est pourquoi j’avais pris la responsabilité de le publier en ligne, afin de le faire connaître. En onze mois, 498 visiteurs ont passé plus d’une minute sur cette page — je me demanderai toujours combien de fois, pendant la même période, l’article a été consulté en bibliothèque : le dixième ? le centième ? Et pourtant, les requêtes Google qui arrivaient sur cette page m’indiquaient assez clairement que les visiteurs, s’il ne connaissait peut-être pas l’article, n’étaient pas arrivé là non plus par hasard. En ce mois de mai 2008, alors que l’article reparaît au sein du numéro que la (très belle) revue L’animal consacre au regretté Philippe Lacoue-Labarthe, je suis à la fois fier d’avoir permis pendant un an de faire peut-être un peu connaître l’article, et heureux que par la revue il trouve à nouveau de nombreux autres lecteurs. Je retire bien sûr aussitôt l’article du site, mais j’en laisse néanmoins les premiers paragraphes, afin de donner, j’espère, l’envie de lire la suite en se procurant la revue.

Remarque sur Adorno et le jazz (D’un désart obscur)

En 1953, Adorno forge le concept d’Entkunstung, un néologisme qui au demeurant, à ma connaissance, n’apparaît pas auparavant dans son œuvre. Cela se passe dans un article retentissant intitulé « Mode intemporelle », que publie la revue Merkur. Adorno — je me permets de résumer ainsi sa thèse, pour commencer — y dénie au jazz le droit à l’existence artistique. Il ne dit pas, ou pas tout uniment : le jazz n’est pas un art, encore que ce soit la leçon la plus communément répandue et celle que, par exemple, retient immédiatement le critique Joachim-Ernst Berendt (auquel Adorno se sentira obligé de répondre quelques mois plus tard [1]). Il dit, et je cite là sa phrase conclusive : « Le jazz est la fausse liquidation de l’art : au lieu de se réaliser, l’utopie disparaît de l’image. » Ce qui est, je crois, d’une portée un peu différente.

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Entkunstung : le concept — non le mot, qui ne sera utilisé que plus tard, dans la Théorie esthétique — apparaît, peu avant la conclusion, dans la proposition : Kunst wird entkunstet, que les traducteurs français rendent par : « L’art est privé de son caractère artistique. » Bien qu’il ne soit nulle part attesté, ce mot — ce concept — est de formation parfaitement correcte en allemand, même si n’existent aucun verbe kunsten ni aucun substantif Kunstung, par où l’on désignerait moins le processus de formation de l’art que ceci, plus radicalement : qu’il y a l’art. La particule ent, en revanche, indique bien un mouvement ou un processus, en l’occurrence négatif : disparition, éloignement, privation, détérioration, dégradation. Notre préfixe le rend de manière assez fidèle : entarten, par exemple, de sinistre mémoire dans l’expression entartete Kunst, se traduit par dégénérer. Par là, je veux simplement indiquer que le concept — ou le mot — qui domine en effet tout la Théorie esthétique, soit la dernière pensée d’Adorno, consonne de manière frappante avec d’autres maîtres mots (ou concepts) des années sombres de ce siècle : l’Entzauberung de Max Weber (le « désenchantement du monde »), l’Entgötterung d’Heidegger (pour désigner ce que Hölderlin présentait comme la fuite ou le retrait du divin), voire l’Entmythologiesirung — la « démythologisation » —, moins au sens où l’entend la théologie protestante d’inspiration heideggérienne (Bultmann) qu’à celui que lui confère Benjamin, lorsqu’il cherche à penser, sous le nom de « déposition du mythologique », le pas moderne que franchit (encore) Hölderlin et qui conduit à la prose (soit à « l’Idée de la poésie »), qu’il assimilait à la « sobriété ». Dans les trois — ou quatre — cas, on voit bien qu’il s’agit de trouver le concept, ou le mot, d’un monde, le nôtre, désormais privé de teneur sacrée ou religieuse (s’il en eut jamais) et livré à ce que les uns et les autres appellent la société marchande ou le marché mondial, le règne de la technique, le monde administré, etc. Bref, à ce que Nietzsche avait commencé à décrire sous le nom de nihilisme.

C’est pourquoi, puisque je ne peux me résigner à adopter la traduction de Marc Jimenes dans la version française de la Théorie esthétique (où il rend Entkunstung par « désesthétisation », ce qui veut dire tout autre chose), je propose, et pas simplement par jeu vain, désartification. La résonance est nette avec « désertification ». Je pense à la prophétie de Zarathoustra : « Le désert croît ! Malheur à qui protège le désert ! » Cette formule signifie l’arrivée — l’installation — du nihilisme. De fait. Je me risquerai donc, par respect envers la vigilance d’Adorno, à parler de désart [2]. La question serait alors : est-ce que le désart croît ? Et le jazz serait-il l’indice d’un tel désart ? De sa croissance ?

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Entkunstung (désartification, désart) désigne, dans son acception première chez Adorno, la décomposition ou l’effondrement de l’art, sa dissolution dans ce que la Kunstkritik appelle « l’industrie culturelle ». Pour autant, mais c’est extrêmement fragile, que l’art puisse se saisir dans son concept comme « autonome », c’est-à-dire affranchi de la tutelle « magique » ou religieuse (ce qui ne veut pas dire métaphysique), ce qui advient héroïquement avec la modernité, la désartification est le processus, sous les conditions du Capital et de la société administrée, d’hétéronomisation de l’art. Si l’on veut, d’un mot : son devenir-marchandise. Avec sa conséquence inéluctablement éthique et politique : la ruine de l’utopie émancipatrice ou libératrice dont il était porteur depuis quelque deux siècles — la destruction de sa force de protestation, l’extinction de son énergie spirituelle, l’oubli de sa vocation messianique. La désartification est la fin d’une promesse, d’autant plus grave qu’elle est inaperçue : une sorte de trahison machinée à l’insu de ceux qui trahissent.

Or c’est précisément ce qu’illustre le jazz. Venons-y.

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Philippe LACOUE-LABARTHE, « Remarque sur Adorno et le jazz (D’un désart obscur) » in Rue Descartes n° 10 (juin 1994), Albin Michel, Paris, p. 131-141.

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[1] Les deux textes sont rassemblés dans Prismes (trad. Geneviève et Rainer Rochlitz, Paris, Payot, 1986).

[2] Pour une part, ces pages s’inscrivent dans la continuité d’un séminaire tenu, en collaboration avec Alex Garcia-Düttmann, à l’Université de Strasbourg sous l’égide du Collège international de Philosophie. La traduction d’Entkunstung par « désartification » ou « désart » a été élaborée sur une suggestion de Denis Guénoun.