rythmes lecture

éloge du bref

Dans un billet récent de son journal litté-réticulaire, Patrick Rebollar, alias Berlol, s’interroge sur ce que révèle la vitesse de nos lectures, en ces termes : « Dans mes livres, il y a des rythmes : ceux que je lis en quelques heures, très rares — et mauvais signe ; ceux que je lis en quelques jours ou semaines, le cas standard ; ceux que je lis en quelques mois. Pour ces derniers, c’est souvent parce que leur travail de fond est très lent chez moi. » J’ai l’impression que, de mon côté, c’est nettement moins simple que ça (quoi qu’il en dise, probablement aussi du sien !)... Quelques notes donc, au fil du clavier.

« Alors, je fais ces petits bazars, mais c’est comme si je faisais des sonnets. Ce n’est pas comme si je faisais des romans. Le roman me dégoûte. Il faut y passer du temps, il faut les lire jusqu’au bout, ces mecs. Et on les lit et on écrit à l’auteur : “Ton roman, mon cher Untel, m’a plu considérablement.” Et il a fallu lire deux cent cinquante pages ! »
(Pierre Michon, entretien avec Marianne Alphant, mars 1996)

Je n’ai jamais réussi à me déprendre de lire vite. J’ai depuis très longtemps un goût prononcé pour les formes brèves. Adolescent, c’était les nouvelles de Poe, celles de Maupassant ; mais je ne lis plus beaucoup de nouvelles aujourd’hui : maintenant c’est la tranche du livre elle-même que je cherche fine. Les plus gros me font peur, à partir d’une centaine de pages je trouve ça commence à être un très gros livre, au-delà de deux cents ça demande un engagement réel : faut être sûr de son coup, si on se loupe on en prend pour un temps incroyable, on n’en voit pas le bout.

J’assume : je suis un inconstant. Les livres, je les prends, je les jette, faut que ça se fasse vite, un coup et puis basta, on passe au suivant.

Probablement un côté boulimique, maladif, mode pulsionnel typique d’un comportement de consommateur. Longtemps, ça a été les disques : depuis deux ans, de plus en plus c’est les livres — on se guérit d’une addiction en en contractant une autre. Tentons le parallèle. Peut-être ma discophilie m’a-t-elle dressé à considérer qu’un objet culturel doit savoir tenir en une heure de temps, 79 minutes grand maximum ? Suivant la typographie, 79 minutes correspondent à quelque chose comme 50 à 80 pages : c’est exactement le format de livres dans lequel je me sens le mieux. En dessous, moins de 40 pages, il y a quand même un peu de frustration parfois, un goût de trop peu : on se rattrape avec le livre suivant, c’est une course en avant sans fin, c’est usant. Soyons un peu plus sérieux : là où le parallèle avec le disque m’intéresse, en réalité, c’est la possibilité que le livre court offre d’être relu. Avec les disques, j’imagine qu’on fait tous plus ou moins la même chose : on en entasse un grand nombre, mais c’est toujours les mêmes qui se retrouvent dans le tiroir de la platine CD, les mêmes qu’on ne peut pas ne pas emmener quand on s’éloigne de Paris — en ce moment, pendant qu’écrivant, j’écoute encore la Sixième de Mahler, et encore dirigée par Leonard Bernstein : pourtant il y a deux jours un ami m’a gravé celle de Claudio Abbado (je suis un inconditionnel d’Abbado, et surtout dans Mahler) avec le Berliner Philharmoniker, mais non, sans me poser de question il y a cinq minutes c’est celle de Bernstein que j’ai mise en route, cela doit faire six mois que je l’écoute en boucle ou presque —, bref les disques se réécoutent, et ne s’usent pas. Les livres brefs offrent la même possibilité : on les relit facilement, on a une heure devant soi et on sait que celui-ci nous prendra ce temps-là, on y va.

(aparté) Je n’ai jamais réussi à me déprendre de relire : quelques fétiches vers lesquels on se sent la nécessité de revenir. Pas forcément très souvent, mais on aime à savoir qu’ils ne sont pas loin, à portée de main dans la bibliothèque. Entre quinze et vingt ans, je me souviens que j’ai lu à plusieurs reprises (trois ? quatre ?) Le désert des tartares de Buzzati : pourtant à l’époque je n’étais pas un très gros lecteur, j’aurais pu préférer découvrir d’autres choses. Seulement voilà, je suis totalement dépourvu de curiosité, en toutes choses. Quand je prévois des vacances, je préfère retourner où je suis déjà allé, plutôt que découvrir de nouveaux endroits. Du temps où je n’avais pas renoncé encore à toute pratique sportive, du temps où j’étais même plutôt sportif, et même très montagne, je suis parti à cinq reprises faire des sentiers de grande randonnée, seul ou à plusieurs : trois fois le Tour de l’Oisans (« GR 54 »), deux fois le Tour du Queyras (« GR 58 »). Et si je devais m’y remettre, pas impossible que je choisisse d’abord de retourner du côté du GR 54. Il y a pourtant d’autres sentiers à découvrir : pourquoi aller de nouveau là ? Est-ce parce que j’ai souvenir très précis des longues heures sous la tente plantée en toute hâte dans la descente du col d’Arsine — tellement de pluie qu’on fait la tambouille sur le réchaud sous la tente, avec les mille précautions qui s’imposent —, lendemain pluie encore et La conjuration des imbéciles avidement dévoré à ce moment-là, que j’avais commencé en venant dans le TGV entre Paris et Grenoble. (fin de l’aparté)

Une heure devant soi, on ressort un Koltès, Dans la solitude des champs de coton ou bien La nuit juste avant les forêts, et à voix haute tout seul chez soi et debout, pendant une heure on relit, on redécouvre le texte (j’avais initialement une mauvaise perception de La nuit, je l’avais vu sur scène à Avignon un été et c’était massacré, il m’a fallu plusieurs années avant de retourner voir là). Seulement vingt-six minutes, alors on relit, à voix haute là aussi, le monologue de Parking de François Bon, peu importe si on l’a déjà fait deux mois plus haut. Me suis toujours demandé si mes voisins m’entendaient parler tout seul et ce qu’ils en pensaient, ou bien si ceux de l’immeuble en face trouvaient bizarre ce mec debout immobile un livre au bout des bras devant soi. Il y a de toute façon des textes qui réclament — encore plus que les autres — qu’on les profère à voix haute : encore il y a deux jours, je relisais Impatience du même François Bon, j’étais dans le métro, mais impossibilité absolue de ne pas remuer les lèvres et même murmurer pour moi le texte que je lisais. Il y a aussi les très courts : ils ont bien sûr leurs qualités propres — immenses dans les cas des quatre exemples ci-après — mais je sais bien que l’attachement qui me lie à L’occupation des sols d’Echenoz, au Discours de Stockholm de Claude Simon, à L’image de Beckett ou encore — il n’y a pas que Minuit dans la vie — à La route de Gracq (oui bien sûr Le roi Cophetua, oui bien sûr La presqu’île, mais dans La route la brièveté tend à ce que le mouvement du texte soudain semble se matérialiser sous nos yeux, dans la magie de ces vingt pages), que cet attachement est directement lié au fait que je peux les relire souvent, il suffit d’un temps mort de quinze ou vingt minutes dans sa journée, à peine plus.

Certains de ces livres courts sont pour moi presque réservés au soir : ainsi les Bergounioux, ceux de chez Verdier et ceux de Fata Morgana, ou bien encore — c’est peut-être mon préféré — La demeure des ombres. J’ai toujours (toujours = depuis un peu plus d’un an que j’ai découvert Bergounioux) pensé que le grand Pierre appartenait justement à ce monde des ombres : comment pourrait-on le lire correctement en plein jour ? Dans Rimbaud, le fils, Pierre Michon parle de la langue de décembre du premier Rimbaud, dont restent des échos plus tard quand il aura trouvé sa langue de juin : d’une certaine façon Bergounioux écrit dans cette langue de décembre, avec des éclats de juin qui jaillissent du plus profond de l’hiver (à l’image de ce papillon (ou je ne sais plus quoi) de La demeure des ombres). Michon, lui, écrit en juin même quand il parle de décembre, c’est une certitude : relire la quatrième de couverture de Mythologies d’hiver, d’ailleurs. (Oui, bon, c’est un peu des images à la c.., mais c’est pas de ma faute, c’est Michon qui a commencé, et puis à moi l’idée plaît bien, alors...) Et donc, Bergounioux, le soir. Mais voilà, le sommeil nous gagne. On lutte pour atteindre la dernière page : la page 42, ça devrait aller quand même, plus que dix pages, plus que cinq. On ne va pas s’arrêter en route pour un si court livre. On y parvient, mais à quel prix : les dernières pages sont indissociablement liées au rêve qui suit. La semaine dernière, la fin de Le fleuve des âges s’est dissoute dans la nuit (à moins que ce ne soit dans la rivière dont parle Bergounioux : le livre serait-il une de ces fabuleuses truites quasi immatérielles ?) : je sais que j’ai fini le livre, mais impossible de m’en souvenir distinctement. Gâchis ? Je ne sais pas, je pense que Bergounioux se prête bien à se genre de dissolution — figures qui se défont du même geste qu’elles se font. Le livre est toujours sur ma table de nuit, je crois que je le relirai bientôt.

Il y a au contraire de ces livres qu’on se force à ne pas finir trop vite : on s’arrête, on fait autre chose, ou bien on éteint la lumière si c’est le soir, tant pis si le sommeil ne viendra pas de suite. On veut ralentir à tout prix la lecture, malgré l’extrême minceur du livre. On veut en garder pour le lendemain, et pour le jour encore après. Je ne l’ai pas relu depuis, mais c’était ce qui s’était passé pour moi avec L’Africain de Le Clézio : lu pendant l’été il y a deux ans, par toutes petites touches, j’avais réussi à ce qu’il me dure quatre ou cinq jours. J’en garde un souvenir incroyable, une vraie découverte d’un auteur, j’avais été très remué — peut-être pour cela que je ne l’ai pas relu encore, peur de m’y confronter de nouveau et d’être déçu en quelque sorte. Je n’ai jamais rien lu d’autre de Le Clézio : pourquoi, alors que celui-ci m’avait tant plu ? À l’extrémité opposée de l’an, c’est au basculement du calendrier civil que j’avais lu d’abord les Mythologies d’hiver de Pierre Michon, à la lueur d’une timide lampe de chevet, tandis qu’au dehors la tempête grondait, comme elle gronderait encore jusqu’au milieu de la nuit, et gronderait le lendemain encore ; j’avais pris trois soirs pour lire la douzaine de très courts textes. Il me semble avoir réussi à enfermer ainsi un peu de ces quelques jours passés sous la pluie en Bretagne, au milieu des rires et des repas interminables, des amis. Quand je rouvre parfois le livre, je me revois dans cette petite chambre en bois, lisant tard dans le silence de la maison sage et endormie, et le tonnerre dehors.

Parfois, pourtant, je m’attaque à plus long. À force de livres trop courts, on reste sur sa faim. On va s’affronter à des volumes plus épais. Ce n’est pas que ceux-ci m’ennuient ; c’est qu’ils me font peur. La première page est celle qui coûte le plus : est-ce qu’on ira au-delà ? Pour combien de temps est-ce qu’on s’embarque ? On ne sait même pas si on craint plus de ne pas en ressortir indemne, ou au contraire d’en ressortir indemne. Le choix du livre est déterminant : à force de lire court, on s’est habitué à une certaine tension dans la langue. C’est à peine si on supporte encore les langues plates et mortes. Mais tout autant si on s’embarque pour longtemps c’est sa propre attention, sa propre tension de lecture qu’il faut parvenir à conserver intacte. Les livres ne sont pas seuls responsables des moments où ils nous déçoivent. C’est de haute lutte, si on y parvient, qu’on traversera ces océans. Lire trois cent pages, trois mille pages avec la même densité qu’on lit les « petits bazars » de Michon. Et toujours dans un coin de tête la question que celui-ci pose : À quoi bon se crever à écrire deux cents pages ? Pourquoi en faire deux cents alors que cela marche si bien sur quatre-vingts ? Alors on essaie de bien choisir ce à quoi on s’attaque — par exemple, selon Michon : Faulkner, Proust, ce sont des gens qui tiennent en trois cents pages ce que je suis capable de faire en cinquante pages.

Il y a quelques temps je me suis attaqué à Proust. J’ai commencé la Recherche le 9 avril, je l’ai terminée le 17 juin. Stupide défi que l’on se lance, vers le 15 mars on se voit proposer de venir parler de « Proust et la musique » devant une classe de prépas, on accepte mais sans avouer qu’on n’a pas encore lu une seule ligne des trois mille pages. S’agissant de parler deux heures devant des non-spécialistes, j’avais déjà de quoi faire une fois parvenu au bout d’Un amour de Swann : mais vis-à-vis de moi-même il était bien sûr inconcevable que je n’aie pas terminé dans le temps imparti. J’ai refermé Le Temps retrouvé la veille de mon intervention, à 20h. Je n’ai pas eu le temps bien sûr encore de faire le bilan de cette traversée expresse — souvent j’aurais préféré prendre plus mon temps (mais je sais déjà que j’y reviendrai, plus calmement, probablement même sans attendre dix ou quinze ans). Mais la brutalité, la violence de cette immersion participent pleinement au ravissement qui s’opère. Lire la Recherche au pas de charge : est-ce que, indépendamment de la contrainte que je m’étais fixée, j’aurais pu faire autrement, est-ce que j’aurais pu la grignoter peu à peu sur six mois ou plus ? Est-ce qu’à ne pas courir, on ne risque pas de s’arrêter en chemin ? Pendant les deux mois et quelques jours de ma lecture, j’ai eu le besoin de lire autre chose, besoin de livres très courts, justement. J’ai relu deux fois Les eaux étroites de Julien Gracq, j’ai découvert L’homme atlantique de Marguerite Duras, je me suis remis à lire plus de poésie — Baudelaire, que je n’avais pour ainsi dire pas relu depuis le temps où, adolescent, le Pléiade hérité de ma tante demeurait longtemps sur ma table de nuit, pas relu en fait depuis que, puisqu’elle faisait des études de lettres, ma grande sœur avait changé ledit Pléiade de chambre, puis quand elle et moi étions parti de chez mes parents, c’est chez elle bien sûr qu’il était allé —, j’ai eu besoin de ces évasions même quand le temps me manquait.

À chaque fois que je sors d’un livre plus long que ceux auxquels je suis le plus habitué, je suis déterminé à renouveler l’expérience : j’ai aimé me faire prendre ainsi entièrement dans un univers, rentrer complètement dedans et m’y perdre. Pourtant par exemple à la librairie hier, c’est encore un livre d’une trentaine de pages que j’ai acheté : La folie du jour de Maurice Blanchot. Et déjà avalé, d’un coup.